Patoir s'en alla, après qu'on eut donné à la Coliche trois litres de vin sucré. Dans la chambre, la Frimat déshabilla et coucha Lise, tandis que la Bécu, aidée de Françoise, enlevait la paille et balayait. En dix minutes, tout fut en ordre, on ne se serait pas douté qu'un accouchement venait d'avoir lieu, sans les miaulements continus de la petite, qu'on lavait à l'eau tiède. Mais, emmaillotée, couchée dans son berceau, elle se tut peu à peu; et la mère, anéantie maintenant, s'endormit d'un sommeil de plomb, la face congestionnée, presque noire, au milieu des gros draps de toile bise.

Vers onze heures, lorsque les deux voisines furent parties, Françoise dit à Buteau qu'il ferait mieux de monter se reposer au fenil. Elle, pour la nuit, avait jeté par terre un matelas, où elle comptait s'étendre, de façon à ne pas quitter sa soeur. Il ne répondit point, il acheva silencieusement sa pipe. Un grand calme s'était fait, on n'entendait que la respiration forte de Lise endormie. Puis, comme Françoise s'agenouillait sur son matelas, au pied même du lit, dans un coin d'ombre, Buteau, toujours muet, vint brusquement la culbuter par derrière. Elle se retourna, comprit aussitôt, à son visage contracté et rouge. Ça le reprenait, il n'avait pas lâché son idée de l'avoir; et fallait croire que ça le travaillait rudement fort, tout d'un coup, pour qu'il voulût d'elle ainsi, à côté de sa femme, après des choses qui n'étaient guère engageantes. Elle le repoussa, le renversa. Il y eut une lutte sourde, haletante.

Lui, ricanait, la voix étranglée.

—Voyons, qu'est-ce que ça te fout?… Je suis bon pour vous deux.

Il la connaissait bien, il savait qu'elle ne crierait pas. En effet, elle résistait sans une parole, trop fière pour appeler sa soeur, ne voulant mettre personne dans ses affaires, pas même celle-ci. Il l'étouffait, il était sur le point de la vaincre.

—Ça irait si bien… Puisqu'on vit ensemble, on ne se quitterait pas…

Mais il retint un cri de douleur. Silencieusement, elle lui avait enfoncé les ongles dans le cou; et il s'enragea alors, il fit allusion à Jean.

—Si tu crois que tu l'épouseras, ton salop… Jamais, tant que tu ne seras pas majeure!

Cette fois, comme il la violentait, sous la jupe, à pleine main brutale, elle lui envoya un tel coup de pied entre les jambes, qu'il hurla. D'un bond, il s'était remis debout, effrayé, regardant le lit. Sa femme dormait toujours, du même souffle tranquille. Il s'en alla pourtant, avec un geste de terrible menace.

Lorsque Françoise se fut allongée sur le matelas, dans la grande paix de la chambre, elle demeura les yeux ouverts. Elle ne voulait point, jamais elle ne le laisserait faire, même si elle en avait l'envie. Et elle s'étonnait, car l'idée qu'elle pourrait épouser Jean ne lui était pas encore venue.