Mme Charles n'eut pas une hésitation.

—Mais bien sûr ma chérie… C'est-à-dire, c'est le linge à ses demoiselles de magasin. Il en faut, va! dans le commerce.

Dès que Lise eut tout fait disparaître dans son armoire, avec l'aide de Françoise, on trinqua enfin, on but à la santé de l'enfant baptisée, que la marraine avait nommée Laure, de son prénom. Puis, l'on s'oublia un instant, à causer; et l'on entendit M. Charles, assis sur la malle, interroger Mme Charles, sans attendre d'être seul avec elle, dans l'impatience où il était de savoir comment les choses marchaient, là-bas. Il se passionnait encore, il rêvait toujours de cette maison, si énergiquement fondée autrefois, tant regrettée depuis. Les nouvelles n'étaient pas bonnes. Certes, leur fille Estelle avait de la poigne et de la tête; mais, décidément, leur gendre Vaucogne, ce mollasson d'Achille, ne la secondait pas. Il passait les journées à fumer des pipes, il laissait tout salir, tout casser: ainsi les rideaux des chambres avaient des taches, la glace du petit salon rouge était fêlée, partout les pots à eau et les cuvettes s'ébréchaient, sans qu'il intervint seulement; et le bras d'un homme était si nécessaire, pour faire respecter le mobilier de la maison! A chaque nouveau dégât qu'il apprenait ainsi, M. Charles poussait un soupir, ses bras tombaient, sa pâleur augmentait. Une dernière plainte, murmurée à voix plus basse, l'acheva.

—Enfin, il monte lui-même avec celle du 5, une grosse…

—Qu'est-ce que tu dis là?

—Oh! j'en suis sûre, je les ai vus.

M. Charles, tremblant, serra les poings, dans un élan d'indignation exaspérée.

—Le misérable! fatiguer son personnel, manger son établissement!… Ah! c'est la fin de tout!

D'un geste, Mme Charles le fit taire, car Élodie revenait de la cour. où elle était allée voir les poules. On vida encore un litre, la malle fut rechargée dans la carriole, que les Charles suivirent à pied, jusque chez eux. Et chacun partit, pour donner un coup d'oeil à sa maison, en attendant le repas.

Dès qu'il fut seul, Buteau, mécontent de cette après-midi perdue, ôta sa veste et se mit à battre, dans le coin pavé de la cour; car il avait besoin d'un sac de blé. Mais il s'ennuya vite à battre seul, il lui manquait, pour s'échauffer, la cadence double des fléaux, tapant en mesure; et il appela Françoise, qui l'aidait souvent à cette besogne, les reins forts, les bras aussi durs que ceux d'un garçon. Malgré la lenteur et la fatigue de ce battage primitif, il avait toujours refusé d'acheter une batteuse à manège, en disant, comme tous les petits propriétaires, qu'il préférait ne battre qu'au jour le jour, suivant les nécessités.