Dès le lendemain, Fouan alla s'installer chez les Buteau. Le déménagement ne dérangea personne: deux paquets de hardes, que le vieux tint à porter lui-même, et dont il fit deux voyages. Vainement, les Delhomme voulurent provoquer une explication. Il partit, sans répondre un mot.

Chez les Buteau, on lui donna, derrière la cuisine, la grande pièce du rez-de-chaussée, où, jusque-là, on n'avait serré que la provision de pommes de terre et les betteraves pour les vaches. Le pis était qu'une lucarne, placée à deux mètres, l'éclairait seule d'un jour de cave. Et le sol de terre battue, les tas de légumes, les détritus jetés dans les coins, y entretenaient une humidité qui coulait en larmes jaunes sur le plâtre nu des murailles. D'ailleurs, on laissa tout, on ne débarrassa qu'un angle, pour y mettre un lit de fer, une chaise et une table de bois blanc. Le vieux parut enchanté.

Alors Buteau triompha. Depuis que Fouan était chez les Delhomme, il enrageait de jalousie, car il n'ignorait pas ce qu'on disait dans Rognes: bien sûr que ça ne gênait point les Delhomme de nourrir leur père; tandis que les Buteau, dame! ils n'avaient pas de quoi. Aussi, dans les premiers temps, le poussa-t-il à la nourriture, rien que pour l'engraisser, histoire de prouver qu'on ne crevait pas de faim chez lui. Et puis, il y avait les cent cinquante francs de rente, provenant de la maison vendue, que le père laisserait certainement à celui de ses enfants qui l'aurait gardé. D'autre part, ne l'ayant plus à sa charge, Delhomme allait sans doute recommencer à lui payer sa part de la rente annuelle, deux cents francs, ce qu'il fit en effet. Buteau comptait sur ces deux cents francs. Il avait tout calculé, il s'était dit qu'il aurait la gloire d'être un bon fils, en ne rien sortant de sa poche, et avec l'espérance d'en être récompensé, plus tard; sans parler du magot qu'il soupçonnait toujours au vieux, bien qu'il ne fût jamais parvenu à avoir une certitude.

Ce fut, pour Fouan, une vraie lune de miel. On le fêtait, on le montrait aux voisins: hein? quelle mine de prospérité! avait-il l'air de dépérir? Les petits, Laure et Jules, toujours dans ses jambes, l'occupaient, le chatouillaient au coeur. Mais il était surtout heureux de retourner à ses manies de vieil homme, d'être plus libre, dans le laisser-aller plus grand de la maison. Quoique bonne ménagère, et propre, Lise n'avait pas les raffinements ni les susceptibilités de Fanny, et il pouvait cracher partout, sortir, rentrer à sa guise, manger à chaque minute, par cette habitude du paysan qui ne passe pas devant le pain sans y tailler une tartine, au gré des heures de travail. Trois mois s'écoulèrent ainsi, on était en décembre, des froids terribles gelaient l'eau de sa cruche, au pied de son lit; mais il ne se plaignait pas, les dégels même avaient beau tremper la pièce, en faire ruisseler les murs, comme sous une pluie battante, il trouvait ça naturel, il avait vécu dans cette rudesse. Pourvu qu'il eût son tabac, son café, et qu'on ne le taquinât point, disait-il, le roi n'était pas son oncle.

Ce qui commença de gâter les choses, ce fut qu'un matin de clair soleil, rentrant dans sa chambre chercher sa pipe, lorsqu'on le croyait déjà sorti, Fouan y trouva Buteau en train de culbuter Françoise sur les pommes de terre. La fille, qui se défendait gaillardement, sans un mot, se ramassa, quitta la pièce, après avoir pris les betteraves qu'elle y venait chercher pour ses vaches; et le vieux, resté seul en face de son fils, se fâcha.

—Sale cochon, avec cette gamine, à côté de ta femme!… Et elle ne voulait pas, je l'ai bien vue qui gigotait!

Mais Buteau, encore soufflant, le sang au visage, n'accepta pas la remontrance.

—Est-ce que vous avez à y foutre le nez? Fermez les quinquets, taisez votre bec, ou ça tournera mal!

Depuis les couches de Lise et la bataille avec Jean, Buteau s'était de nouveau enragé après Françoise. Il avait attendu que son bras cassé fût solide, il sautait sur elle, maintenant, dans tous les coins de la maison, certain que s'il l'avait une fois, elle serait ensuite à lui tant qu'il voudrait. N'était-ce pas la meilleure façon de reculer le mariage, de garder la fille et de garder la terre? Ces deux passions arrivaient même à se confondre, l'entêtement à ne rien lâcher de ce qu'il tenait, la possession furieuse de ce champ, le rut inassouvi du mâle, fouetté par la résistance. Sa femme devenait énorme, un tas à remuer; et elle nourrissait, elle avait toujours Laure pendue aux tétines; tandis que l'autre, la petite belle-soeur, sentait bon la chair jeune, de gorge aussi élastique et ferme que les pis d'une génisse. D'ailleurs, il ne crachait pas plus sur l'une que sur l'autre: ça lui en ferait deux, une molle et une dure, chacune agréable dans son genre. Il était assez bon coq pour deux poules, il rêvait une vie de pacha, soigné, caressé, gorgé de jouissance. Pourquoi n'aurait-il pas épousé les deux soeurs si elles y consentaient? Un vrai moyen de resserrer l'amitié et d'éviter ce partage des biens, dont il s'épouvantait, comme si on l'avait menacé de lui couper un membre!

Et, de là, dans l'étable, dans la cuisine, partout, dès qu'ils étaient seuls une minute, l'attaque et la défense brusques, Buteau se ruant, Françoise cognant. Et toujours la même scène courte et exaspérée: lui, envoyant la main sous la jupe, l'empoignant là, à nu, en un paquet de peau et de crinière, ainsi qu'une bête qu'on veut monter; elle, les dents serrées, les yeux noirs, le forçant à lâcher prise, d'un grand coup de poing entre les jambes, en plein. Et pas un mot, rien que leur haleine brûlante, un souffle étouffé, le bruit amorti de la lutte: il retenait un cri de douleur, elle rabattait sa robe, s'en allait en boitant, le bas-ventre tiré et meurtri, avec la sensation de garder à cette place les cinq doigts qui la trouaient. Et cela, lorsque Lise était dans la pièce d'à côté, même dans la même pièce, le dos tourné pour ranger le linge d'une armoire, comme si la présence de sa femme l'eût excité, certain du silence fier et têtu de la gamine.