Tout de même, les soirs de misère, lorsqu'il étirait ses membres de grande rosse, il réagissait contre l'embêtement, il demeurait expansif et tempétueux, comme s'il avait bien dîné, ramenant la gaieté d'une bordée de grosse artillerie.
—Aux navets, ceux-là! la Trouille, et du beurre, nom de Dieu!
Fouan ne s'ennuyait point, même dans ces pénibles fins de mois; car la fille et le père se mettaient alors en campagne pour emplir la marmite; et le vieux, entraîné, finissait par en être. Le premier jour où il avait vu la Trouille rapporter une poule, pêchée à la ligne, de l'autre côté d'un mur, il s'était fâché. Ensuite, elle l'avait fait trop rire, la seconde fois, un matin qu'elle était cachée dans les feuilles d'un arbre, laissant pendre, au milieu d'une bande de canards en promenade, un hameçon appâté de viande: un canard, brusquement, s'était jeté, avalant tout, la viande, le hameçon, la ficelle; et il avait disparu en l'air, tiré d'un coup sec, étouffé, sans un cri. Ce n'était guère délicat, bien sûr; mais les bêtes qui vivent dehors, n'est-ce pas? ça devrait appartenir à qui les attrape, et tant qu'on ne vole pas de l'argent, mon Dieu! on est honnête. Dès lors, il s'intéressa aux coups de maraude de cette bougresse, des histoires à ne pas croire, un sac de pommes que le propriétaire l'avait aidée à porter, des vaches en pâture traites dans une bouteille, jusqu'au linge des blanchisseuses qu'elle chargeait de pierres et qu'elle coulait au fond de l'Aigre, où elle revenait plonger la nuit, pour le reprendre. On ne voyait qu'elle par les chemins, ses oies lui étaient un continuel prétexte à battre le pays, guettant une occasion du bord d'un fossé, pendant des heures, de l'air endormi d'une gardeuse qui fait manger son troupeau; même elle se servait de ses oies, ainsi que de vrais chiens, le jars sifflait et la prévenait, dès qu'un importun menaçait de la surprendre. Elle avait dix-huit ans à cette heure, et elle n'était guère plus grande qu'à douze, toujours souple et mince comme un scion de peuplier, avec sa tête de chèvre, aux yeux verts, fendus de biais, à la bouche large, tordue à gauche. Sous les vieilles blouses de son père, sa petite gorge d'enfant s'était durcie sans grossir. Un vrai garçon, qui n'aimait que ses bêtes, qui se moquait bien des hommes, ce qui ne l'empêchait pas, quand elle jouait à se taper avec quelque galopin, de finir le jeu sur le dos, naturellement, parce que c'était fait pour ça et que ça ne tirait point à conséquence. Elle avait la chance d'en rester aux vauriens de son âge, ce serait devenu tout à fait sale, si les hommes posés, les vieux, la trouvant mal en chair, ne l'avaient laissée tranquille. Enfin, comme disait le grand-père, amusé et séduit, à part qu'elle volait trop et qu'elle manquait un peu de décence, elle était tout de même une drôle de fille, moins rosse qu'on ne l'aurait cru.
Mais Fouan, surtout, s'égayait à suivre Jésus-Christ, dans ses flâneries de rôdeur à travers les cultures. Au fond de tout paysan, même du plus honnête, il y a un braconnier; et ça l'intéressait, les collets tendus, les lignes de fond posées, des inventions de sauvage, une guerre de ruses, une lutte continuelle avec le garde champêtre et les gendarmes. Dès que les chapeaux galonnés et les baudriers jaunes débouchaient d'une route, filant au-dessus des blés, le père et le fils, couchés sur un talus, semblaient dormir; puis, tout d'un coup, à quatre pattes le long du fossé, le fils allait relever les engins, tandis que le père, de son air innocent de bon vieux, continuait de surveiller les baudriers et les chapeaux décroissants. Dans l'Aigre, il y avait des truites superbes, qu'on vendait des quarante et cinquante sous à un marchand de Châteaudun; le pis était qu'il fallait les guetter pendant des heures, à plat ventre sur l'herbe, tant elles avaient de malice. Souvent aussi on poussait jusqu'au Loir, dont les fonds de vase nourrissent de belles anguilles. Jésus-Christ, lorsque ses lignes n'amenaient rien, avait imaginé une pêche commode, qui était de dévaliser, la nuit, les boutiques à poisson des bourgeois riverains. Ce n'était d'ailleurs là qu'un amusement, toute sa fièvre de passion était à la chasse. Les ravages qu'il y faisait, s'étendaient à plusieurs lieues; et il ne dédaignait rien, les cailles après les perdreaux, même les sansonnets après les alouettes. Rarement il employait le fusil, dont la détonation porte loin en pays plat. Pas une couvée de perdreaux ne s'élevait dans les luzernes et les trèfles, sans qu'il la connût, si bien qu'il savait l'endroit et l'heure où les petits, lourds de sommeil, trempés de rosée, se laissaient prendre à la main. Il avait des gluaux perfectionnés pour les alouettes et les cailles, il tapait à coups de pierres dans les épaisses nuées de sansonnets, que semblent apporter les grands vents d'automne. Depuis vingt ans qu'il exterminait ainsi le gibier de la contrée, on ne voyait plus un lapin, parmi les broussailles des coteaux de l'Aigre, ce qui enrageait les chasseurs. Et les lièvres seuls lui échappaient, assez rares du reste, filant librement en plaine, où il était dangereux de les poursuivre. Oh! les quelques lièvres de la Borderie, il en rêvait, il risquait la prison, pour en bouler un de temps à autre, d'un coup de feu. Fouan, lorsqu'il le voyait prendre son fusil, ne l'accompagnait pas: c'était trop bête, il finirait sûrement par être pincé.
La chose arriva donc, naturellement. Il faut dire que le fermier Hourdequin, exaspéré de la destruction du gibier, sur son domaine, donnait à Bécu les ordres les plus sévères; et celui-ci, se vexant de n'empoigner jamais personne, dormait dans une meule, pour voir. Or, un matin au petit jour, un coup de fusil, dont la flamme lui passa sur le visage, l'éveilla en sursaut. C'était Jésus-Christ, à l'affût derrière le tas de paille, qui venait de tuer un lièvre, presque à bout portant.
—Ah! nom de Dieu, c'est toi! cria le garde champêtre, en s'emparant du fusil que l'autre avait posé, contre la meule, pour ramasser le lièvre. Ah! canaille, j'aurais dû m'en douter!
Au cabaret, ils couchaient ensemble; mais, dans les champs, ils ne pouvaient se rencontrer sans péril, l'un toujours sur le point de pincer l'autre, et celui-ci décidé à casser la gueule à celui-là.
—Eh bien! oui, c'est moi, et je t'emmerde!… Rends-moi mon fusil.
Déjà, Bécu était ennuyé de sa prise. D'habitude, il tirait volontiers à droite, quand il apercevait Jésus-Christ à gauche. A quoi bon se mettre dans une vilaine histoire avec un ami? Mais, cette fois, le devoir était là, impossible de fermer les yeux. Et, d'ailleurs, on est poli au moins, lorsqu'on est en faute.
—Ton fusil, salop! je le garde, je vas le déposer à la mairie… Et ne bouge pas, ne fais pas le malin, ou je te lâche l'autre coup dans les tripes!