—Il n'aurait plus manqué que ça! grogna Buteau. Et vous savez que je ne paye pas les six francs dont vous m'avez augmenté le foncier…. Non, non, ce n'est pas juste!
Le percepteur se mit à rire.
—Si, chaque mois, vous chantez cet air-là! Je vous ai déjà expliqué que votre revenu avait dû s'accroître avec vos plantations, sur votre ancien pré de l'Aigre. Nous nous basons là-dessus, nous autres!
Mais Buteau se débattit violemment. Ah! oui, son revenu s'accroître! C'était comme son pré, autrefois de soixante-dix ares, qui n'en avait plus que soixante-huit, depuis que la rivière, en se déplaçant, lui en avait mangé deux: eh bien! il payait toujours pour les soixante-dix, est-ce que c'était de la justice, ça? M. Hardy répondit tranquillement que les questions cadastrales ne le regardaient pas, qu'il fallait attendre qu'on refît le cadastre. Et, sous prétexte de reprendre ses explications, il l'accabla de chiffres, de mots techniques auxquels l'autre ne comprenait rien. Puis, de son air goguenard, il conclut:
—Après tout, ne payez pas, je m'en fiche, moi! Je vous enverrai l'huissier.
Effrayé, ahuri, Buteau rentra sa rage. Quand on n'est pas le plus fort, faut bien céder; et sa haine séculaire venait encore de grandir, avec sa peur, contre ce pouvoir obscur et compliqué qu'il sentait au-dessus de lui, l'administration, les tribunaux, ces feignants de bourgeois, comme il disait. Lentement, il sortit sa bourse. Ses gros doigts tremblaient, il avait reçu beaucoup de sous au marché, et il tâtait chaque sou avant de le poser devant lui. Trois fois, il refit son compte, tout en sous, ce qui lui déchirait le coeur davantage, d'avoir à en donner un si gros tas. Enfin, les yeux troubles, il regardait le percepteur encaisser la somme, lorsque le père Fouan parut.
Le vieux n'avait pas reconnu le dos son fils, et il resta saisi, quand celui-ci se retourna.
—Et ça va bien, monsieur Hardy? bégaya-t-il. Je passais, j'ai eu l'idée de vous dire un petit bonjour…. On ne se voit quasiment plus….
Buteau ne fut pas dupe. Il salua, s'en alla d'un air pressé; et, cinq minutes plus tard, il rentrait, comme pour demander un renseignement oublié, au beau moment où le percepteur, payant les coupons, étalait devant le vieux un trimestre, soixante-quinze francs, en pièces de cent sous. Son oeil flamba, mais il évita de regarder son père, feignant de ne pas l'avoir vu jeter son mouchoir sur les pièces, puis les pêcher comme dans un coup d'épervier, et les engloutir au fond de sa poche. Cette fois, ils sortirent ensemble, Fouan très perplexe, coulant vers son fils des regards obliques, Buteau de belle humeur, repris d'une brusque affection. Il ne le lâchait plus, voulait le ramener dans sa carriole; et il l'accompagna jusqu'au Bon Laboureur.
Jésus-Christ était là avec le petit Sabot, de Brinqueville, un vigneron, un autre farceur renommé, qui ventait, lui aussi, à faire tourner les moulins. Donc, tous les deux, se rencontrant, venaient de parier dix litres, à qui éteindrait le plus de chandelles. Excités, secoués de gros rires, des amis les avaient accompagnés dans la salle du fond. On faisait cercle, l'un fonctionnait à droite, l'autre à gauche, culotte bas, le derrière braqué, éteignant chacun la sienne, à tous coups. Pourtant, Sabot en était à dix et Jésus-Christ à neuf, ayant une fois manqué d'haleine. Il s'en montrait très vexé, sa réputation était enjeu. Hardi là! est-ce que Rognes se laisserait battre par Brinqueville? Et il souffla comme jamais soufflet de forge n'avait soufflé: neuf! dix! onze! douze! Le tambour de Cloyes, qui rallumait la chandelle, faillit lui-même être emporté. Sabot, péniblement, arrivait à dix, vidé, aplati, lorsque Jésus-Christ, triomphant, en lâcha deux encore, en criant au tambour de les allumer, ceux-là, pour le bouquet. Le tambour les alluma, ils brûlèrent jaune, d'une belle flamme jaune, couleur d'or, qui monta comme un soleil dans sa gloire.