Du reste, Lise, presque tout de suite, ramena M. Finet, qui examina longuement le malade, pendant qu'elle et son homme attendaient, d'un air d'inquiétude. La mort du vieux les eût débarrassés, si le mal l'avait tué d'un coup; mais, à cette heure, ça pouvait durer longtemps, ça coûterait gros peut-être; et, s'il claquait avant qu'ils eussent son magot, Fanny et Jésus-Christ viendraient les embêter bien sûr. Le silence du médecin acheva de les troubler. Quand il se fut assis dans la cuisine, pour rédiger une ordonnance, ils se décidèrent à lui poser des questions.
—Alors, c'est donc du sérieux?… Possible que ça dure huit jours, hein?… Mon Dieu! qu'il y en a long! qu'est-ce que vous lui écrivez là-dessus?
M. Finet ne répondait pas, habitué à ces interrogations des paysans que la maladie bouleverse, ayant pris le parti sage de les traiter comme les chevaux, sans entrer en conversation avec eux. Il avait une grande pratique des cas fréquents, il les tirait généralement d'affaire, mieux que ne l'aurait fait un homme de plus de science. Mais la médiocrité où il les accusait de l'avoir réduit, le rendait dur pour eux, ce qui augmentait leur déférence, malgré le continuel doute qu'ils gardaient sur l'efficacité de ses potions. Ça ferait-il autant de bien que ça coûterait d'argent?
—Alors, reprit Buteau, effrayé devant la page d'écriture, vous croyez qu'avec tout ça il ira mieux?
Le médecin se contenta de hausser les épaules. Il était retourné devant le malade, intéressé, surpris de constater un peu de fièvre, après ce cas léger de congestion cérébrale. Les yeux sur sa montre, il recompta les battements du pouls, sans même essayer d'obtenir une indication du vieux, qui le regardait de son air hébété. Et, lorsqu'il s'en alla, il dit simplement:
—C'est une affaire de trois semaines…. Je reviendrai demain. Ne vous étonnez pas s'il bat la campagne cette nuit.
Trois semaines! Les Buteau n'avaient entendu que cela, et ils demeurèrent consternés. Que d'argent, s'il y avait tous les soirs une queue pareille de remèdes! Le pis était que Buteau dut, à son tour, monter dans la carriole, pour courir chez le pharmacien de Cloyes. C'était un samedi; la Frimat, qui revenait de vendre ses légumes, trouva Lise seule, si désolée, qu'elle piétinait, sans rien faire; et la vieille aussi se désespéra, en apprenant l'histoire: elle n'avait jamais eu de chance, elle aurait au moins profité du médecin pour son vieux, par-dessus le marché, si cela était arrivé un autre jour. Déjà, la nouvelle s'était répandue dans Rognes, car l'on vit accourir la Trouille, effrontée; et elle refusa de partir, avant d'avoir touché la main de son grand-père, elle retourna dire à Jésus-Christ qu'il n'était pas mort, sûrement. Tout de suite, derrière cette gourgandine, la Grande parut, envoyée évidemment par Fanny; celle-là se planta devant le lit de son frère, le jugea à la fraîcheur de l'oeil, comme les anguilles de l'Aigre; puis, elle s'en alla, avec un froncement du nez, en ayant l'air de regretter que ce ne fût pas pour ce coup-ci. Dès lors, la famille ne se dérangea plus. Pourquoi faire, puisqu'il y avait gros à parier qu'il en réchapperait?
Jusqu'à minuit, la maison fut en l'air. Buteau était rentré d'une humeur exécrable. Il y avait des sinapismes pour les jambes, une potion à prendre d'heure en heure, une purge, en cas de mieux, le lendemain matin. La Frimat aida volontiers; mais, à dix heures, tombant de sommeil, médiocrement intéressée, elle se coucha. Buteau, qui désirait en faire autant, bousculait Lise. Qu'est-ce qu'ils fichaient là? Bien sûr que de regarder le vieux, ça ne le soulageait point. Il divaguait maintenant, causait tout haut de choses qui n'avaient guère de suite, devait se croire dans les champs, où il travaillait dur, ainsi qu'aux jours lointains de son bel âge. Et Lise, mal à l'aise de ces vieilles histoires bégayées à voix basse, comme si le père fût enterré déjà et qu'il revînt, allait suivre son mari, qui se déshabillait, lorsqu'elle songea à ranger les vêtements du malade, restés sur une chaise. Elle les secoua avec soin, après avoir longuement fouillé les poches, dans lesquelles elle ne découvrit qu'un mauvais couteau et de la ficelle. Ensuite, comme elle les accrochait au fond du placard, elle aperçut en plein milieu d'une planche, lui crevant les yeux, un petit paquet de papiers. Elle en eut une crampe au coeur: le magot! le magot tant guetté depuis un mois, cherché dans des endroits extraordinaires, et qui se présentait là, ouvertement, sous sa main! C'était donc que le vieux voulait le changer de cachette, quand le mal l'avait culbuté?
—Buteau! Buteau! appela-t-elle, si serrée à la gorge, qu'il accourut en chemise, croyant que son père passait.
Lui aussi resta suffoqué d'abord. Puis, une joie folle les emporta tous les deux, ils se prirent par les mains, ils sautèrent l'un devant l'autre comme des chèvres, oubliant le malade qui, les yeux fermés maintenant, la tête clouée dans l'oreiller, dévidait sans fin les bouts de fil rompus de son délire. Il labourait.