—C'est trop à la fin! Même quand je me crois seule, il est là qui m'embête. Ce que je vais te le faire flanquer dehors!
Jean, refroidi, se hâta de quitter la grange et détacha son cheval dans la cour, malgré les signes de Jacqueline, qui l'aurait caché au fond de la chambre conjugale, plutôt que de renoncer à son envie. Mais, désireux de s'échapper, il répéta qu'il reviendrait le lendemain. Il partit à pied, tenant sa bête par la bride, quand Soulas, sorti pour l'attendre, lui dit à la porte:
—C'est donc la fin de l'honnêteté, que toi aussi, tu y retournes?… Rends-lui le service, alors, de la prévenir qu'elle ferme son bec, si elle ne veut pas que j'ouvre le mien. Ah! il y en aura, du grabuge, tu verras!
Mais Jean passa outre, avec un geste brutal, refusant de s'en mêler davantage. Il était plein de honte, irrité de ce qu'il avait manqué faire. Lui qui croyait bien aimer Françoise, il n'avait plus jamais près d'elle de ces coups bêtes de désir. Était-ce donc qu'il aimait mieux Jacqueline? cette garce lui avait-elle laissé du feu sous la peau? Tout le passé se réveillait, sa colère s'accrut, lorsqu'il sentit qu'il retournerait la voir, malgré sa révolte. Et frémissant, il sauta sur son cheval, il galopa, afin de rentrer plus vite à Rognes.
—Justement, cette après-midi-là, Françoise eut l'idée d'aller faucher un paquet de luzerne pour ses vaches. C'était elle d'habitude qui faisait ce travail, et elle se décidait en songeant qu'elle trouverait là-haut son homme, au labour; car elle n'aimait guère s'y hasarder seule, dans la crainte de s'y coudoyer avec les Buteau, qui, enragés de ne plus avoir toute la pièce à eux, cherchaient continuellement de mauvaises querelles. Elle prit une faux, le cheval rapporterait le paquet d'herbe. Mais, comme elle arrivait aux Cornailles, elle eut la surprise de ne point apercevoir Jean, qu'elle n'avait pas averti du reste: la charrue était là, où pouvait-il bien être, lui? Et ce qui acheva de l'émotionner fortement, ce fut de reconnaître Buteau et Lise, debout devant le champ, agitant les bras, l'air furieux. Sans doute ils venaient de s'arrêter, au retour de quelque village voisin, endimanchés, les mains libres. Un instant, elle fut sur le point de tourner les talons. Puis, elle s'indigna de cette peur, elle était bien la maîtresse d'aller à sa terre; et elle continua de s'approcher, la faux sur l'épaule.
La vérité était que, lorsque Françoise rencontrait ainsi Buteau, surtout seul, elle en demeurait bouleversée. Depuis deux ans, elle ne lui adressait plus la parole. Mais elle ne pouvait le voir, sans éprouver un élancement dans tout son corps. C'était peut-être bien de la colère, peut-être bien autre chose aussi. A plusieurs reprises, sur ce même chemin, comme elle se rendait à sa luzernière, elle l'avait de la sorte aperçu devant elle. Il tournait la tête, deux, trois fois, pour la regarder de son oeil gris, taché de jaune. Un frisson la prenait, elle hâtait le pas malgré son effort, tandis qu'il ralentissait le sien; et elle passait à son côté, leurs yeux se fouillaient une seconde. Puis, elle avait le trouble de le sentir derrière son dos, elle se raidissait, ne savait plus marcher. Lors de leur dernière rencontre, elle s'était effarée au point de s'étaler tout de son long, embarrassée par son ventre de femme grosse, en voulant sauter de la route dans sa luzerne. Lui, avait éclaté de rire.
Le soir, lorsque Buteau raconta méchamment à Lise la culbute de sa soeur, tous les deux eurent un regard où luisait la même pensée: si la gueuse s'était tuée avec son enfant, le mari n'avait rien, la terre et la maison leur faisaient retour. Ils savaient, par la Grande, l'aventure du testament différé, devenu inutile depuis la grossesse. Mais eux n'avaient jamais eu de chance, pas de danger que le sort les débarrassât de la mère et du petit! Et ils y revinrent en se couchant, histoire simplement d'en causer, car ça ne tue pas les gens, de parler de leur mort. Une supposition que Françoise fût morte sans héritier, comme tout s'arrangeait, quel coup de justice du bon Dieu! Lise, empoisonnée de sa haine, finit par jurer que sa soeur n'était plus sa soeur, qu'elle lui tiendrait la tête sur le billot, s'il ne s'agissait que de ça pour rentrer dans leur chez-eux, d'où la salope les avait si dégoûtamment chassés. Buteau, lui, ne se montrait pas gourmand, déclarait que ce serait déjà gentil de voir le petit claquer avant de naître. Cette grossesse surtout l'avait irrité: un enfant, c'était la fin de son espoir têtu, la perte définitive du bien. Alors, comme ils se mettaient au lit tous deux, et qu'elle soufflait la chandelle, elle eut un rire singulier, elle dit que tant que les mioches ne sont pas venus, ils peuvent ne pas venir. Un silence régna dans l'obscurité, puis il demanda pourquoi elle lui disait ça. Collée contre lui, la bouche à son oreille elle lui fit un aveu: le mois dernier, elle avait eu l'embêtement de s'apercevoir qu'elle se trouvait de nouveau pincée; si bien que, sans le prévenir, elle avait filé chez la Sapin, une vieille de Magnolles qui était sorcière. Encore enceinte, merci! il l'aurait bien reçue! La Sapin, avec une aiguille, tout simplement, l'avait débarrassée. Il l'écoulait, sans approuver, sans désapprouver, et son contentement ne perça que dans la façon goguenarde dont il exprima l'idée qu'elle aurait dû se procurer l'aiguille pour Françoise. Elle s'égaya aussi, le saisit à pleins bras, lui souffla que la Sapin enseignait une autre manière, oh! une manière si drôle! Hein? laquelle donc? Eh bien! un homme pouvait défaire ce qu'un homme avait fait: il n'avait qu'à prendre la femme en lui traçant trois signes de croix sur le ventre et en récitant un Ave à l'envers. Le petit, s'il y en avait un, s'en allait comme un vent. Buteau s'arrêta de rire, ils affectèrent de douter, mais l'antique crédulité passée dans les os de leur race, les secouait d'un frisson, car personne n'ignorait que la vieille de Magnolles avait changé une vache en belette et ressuscité un mort. Ça devait être, puisqu'elle l'affirmait. Enfin, Lise désira, très câline, qu'il essayât sur elle l'Ave, à l'envers et les trois signes de croix, voulant se rendre compte si elle ne sentirait rien. Non, rien! C'était que l'aiguille avait suffi. Sur Françoise, ça en aurait fait, du ravage? Il rigola, est-ce qu'il pouvait? Tiens! pourquoi pas, puisqu'il l'avait déjà eue? Jamais! Il s'en défendait maintenant, tandis que sa femme lui enfonçait les doigts dans la chair, devenue jalouse. Ils s'endormirent aux bras l'un de l'autre.
Depuis ce temps, l'idée de cet enfant qui poussait, qui allait leur prendre pour toujours la maison et la terre, les hanta; et ils ne rencontraient plus la jeune soeur, sans que leur regard, tout de suite, se portât sur son ventre. Quand ils la virent arriver par le chemin, ils la mesurèrent d'un coup d'oeil, saisis de constater que la grossesse avançait et que bientôt il ne serait plus temps.
—Non de Dieu! gueula Buteau, en revenant au labour qu'il examinait, le voleur a bien mordu sur nous d'un bon pied…. Y a pas à dire, v'là la borne!
Françoise avait continué de s'approcher, du même pas tranquille, en cachant sa crainte. Elle comprit alors la cause de leurs gestes furieux, la charrue de Jean devait avoir entamé leur parcelle. Il y avait là de continuels sujets de dispute; pas un mois ne se passait sans qu'une question de mitoyenneté les jetât les uns sur les autres. Ça ne pouvait finir que par des coups et des procès.