—Hein? désires-tu que je t'aide? Savoir si tu as encore la force d'écrire…. Moi, ce n'est pas l'intérêt. C'est seulement l'idée que tu ne peux rien vouloir laisser aux gens qui t'ont fait tant de mal.
Elle eut un léger frisson des paupières qui lui prouva qu'elle entendait. Alors, elle refusait donc? Il en resta saisi, sans comprendre. Elle-même, peut-être, n'aurait pu dire pourquoi elle faisait ainsi la morte, avant d'être clouée entre quatre planches. La terre, la maison n'étaient pas à cet homme, qui venait de traverser son existence par hasard, comme un passant. Elle ne lui devait rien, l'enfant partait avec elle. A quel titre le bien serait-il sorti de la famille? Son idée puérile et têtue de la justice protestait: ceci est à moi, ceci est à toi, quittons-nous, adieu! Oui, c'étaient ces choses, et c'étaient d'autres choses encore, plus vagues, sa soeur Lise reculée, perdue dans un lointain, Buteau seul présent, aimé malgré les coups, désiré, pardonné.
Mais Jean s'irrita, gagné et empoisonné lui aussi par la passion de la terre. Il la souleva, tâcha de l'asseoir sur son séant, essaya de lui mettre une plume entre les doigts.
—Voyons, est-ce possible?… Tu les aimerais mieux que moi, ils auraient tout, ces gueux!
Alors, Françoise ouvrit enfin les paupières, et le regard qu'elle tourna vers lui, le bouleversa. Elle savait qu'elle allait mourir, ses grands yeux élargis en avaient le désespoir sans fond. Pourquoi la torturait-il? Elle ne pouvait pas, elle ne voulait pas. Un cri sourd de douleur lui avait seul échappé. Puis elle retomba, ses paupières se refermèrent, sa tête redevint immobile, au milieu de l'oreiller.
Un tel malaise avait envahi Jean, honteux de sa brutalité, qu'il était resté le papier timbré à la main lorsque la Grande rentra. Elle comprit, elle l'emmena à l'écart pour savoir s'il y avait un testament. Balbutiant de son mensonge, il déclara que, justement, il cachait le papier, de peur qu'on ne tourmentât Françoise. Elle parut l'approuver, elle continuait à être du côté des Buteau, prévoyant des abominations, si ces derniers héritaient. Et, après s'être assise devant la table, elle se remit à tricoter, en ajoutant tout haut:
—Moi, je ne ferai bien sûr du tort à personne…. Il y a longtemps que le papier est en règle. Oh! chacun a sa part, je me croirais trop malhonnête, si j'avantageais quelqu'un…. Vous y êtes, mes enfants. Ça viendra, ça viendra un jour!
C'était ce qu'elle disait quotidiennement aux membres de la famille, et elle le répétait, par habitude, près de ce lit de mort. Un rire intérieur, chaque fois, la chatouillait, à l'idée du fameux testament qui devait les faire se tous dévorer, quand elle serait partie. Elle n'y avait pas introduit une clause, sans y mettre dessous la possibilité d'un procès.
—Ah! si l'on pouvait emporter son avoir! conclut-elle. Mais, puisqu'on ne l'emporte pas, faut bien que les autres s'en régalent.
A son tour, la Frimat revint s'asseoir de l'autre côté de la table, en face de la Grande. Elle aussi tricotait. Et les heures de l'après-midi se succédèrent, les deux vieilles femmes causaient tranquillement, tandis que Jean, ne pouvant tenir en place, marchait, sortait, rentrait, dans une attente affreuse. Le médecin avait dit qu'il n'y avait rien à faire, on ne faisait rien.