La Grande demeura pour boire le café de la veillée, les autres partirent, impolis, comme on sort de chez des gens qu'on méprise. Mais les Buteau en riaient, du moment qu'ils tenaient l'argent, avec la certitude à cette heure de n'être plus tourmentés. Lise retrouva sa parole haute, et Buteau voulut faire les choses bien, commanda le cercueil, se rendit au cimetière s'assurer de la place où l'on creusait la fosse. Il faut dire qu'à Rognes les paysans qui se sont exécrés pendant leur vie, n'aiment pas à dormir côte à côte, quand ils sont morts. On suit les rangées, c'est au petit bonheur de la chance. Aussi, lorsque le hasard fait que deux ennemis meurent coup sur coup, cela cause-t-il de gros embarras à l'autorité, car la famille du second parle de le garder, plutôt que de le laisser mettre près de l'autre. Justement, du temps que Macqueron était maire, il avait abusé de sa situation pour s'acheter un terrain, en dehors du rang; le malheur était que ce terrain touchait celui où se trouvait le père de Lengaigne, où Lengaigne lui-même avait sa place gardée; et, depuis cette époque, ce dernier ne décolérait pas, sa longue lutte avec son rival s'en enrageait encore, la pensée que sa carcasse pourrirait à côté de la carcasse de ce bougre, lui gâtait le reste de son existence. Ce fut donc dans le même sentiment que Buteau s'emporta, dès qu'il eut inspecté le terrain échu à son père. Celui-ci aurait à sa gauche Françoise, ce qui allait bien; seulement, la malechance voulait qu'à la rangée supérieure, juste en face, se rencontrât la tombe de la défunte du père Saucisse, près de laquelle son homme s'était réservé un coin; de sorte que ce filou de père Saucisse, quand il serait enfin crevé, aurait les pieds sur le crâne du père Fouan. Est-ce que cette idée-là pouvait se supporter une minute? Deux vieux qui se détestaient, depuis la sale histoire de la rente viagère, et le coquin des deux, celui qui avait fichu l'autre dedans, lui danserait sur la tête pendant l'éternité! Mais, nom de Dieu! si la famille avait eu le mauvais coeur de tolérer cela, les os du père Fouan se seraient retournés entre leurs quatre planches, contre ceux du père Saucisse! Tout bouillant de révolte, Buteau descendit tempêter à la mairie, tomba sur Delhomme, pour le forcer, maintenant qu'il était le maître, à désigner un autre terrain. Puis, comme son beau-frère refusait de sortir de l'usage, en alléguant le déplorable exemple de Macqueron et de Lengaigne, il le traita de capon, de vendu, il gueula du milieu de la route que lui seul était un bon fils, puisque les autres de la famille se foutaient de savoir si le père serait à l'aise ou non dans la terre. Il ameutait le village, il rentra, indigné.

Delhomme venait de se heurter à un embarras plus grave. L'abbé Madeline était parti l'avant-veille, et Rognes, de nouveau, se trouvait sans prêtre. L'essai d'en nourrir un à demeure, ce luxe coûteux d'une paroisse, avait en somme si mal réussi, que le conseil municipal s'était prononcé pour la suppression du crédit et le retour à l'ancien état, l'église simplement desservie par le curé de Bazoches-le-Doyen. Mais l'abbé Godard, bien que monseigneur l'eût raisonné, jurait de ne jamais y rapporter le bon Dieu, exaspéré du départ de son collègue, accusant les habitants de l'avoir à moitié assassiné, ce pauvre homme, dans le but unique de le forcer, lui, à revenir. Déjà, il criait partout que Bécu pourrait sonner la messe jusqu'aux vêpres, le dimanche suivant, lorsque la mort brusque de Fouan avait compliqué la situation, passée du coup à l'état aigu. Un enterrement, ce n'est point comme une messe, ça ne se garde pas pour plus tard. Heureux au fond de la circonstance, malicieux dans son bon sens, Delhomme prit le parti de se rendre en personne à Bazoches, près du curé. Dès que ce dernier l'aperçut, ses tempes se gonflèrent, son visage noircit, il le repoussa du geste, sans lui laisser ouvrir la bouche. Non! non! non! Plutôt y perdre sa cure! Et, quand il apprit que c'était pour un convoi, il en bégaya de fureur. Ah! ces païens faisaient exprès de mourir, ah! ils croyaient de la sorte l'obliger à céder: eh bien! ils s'enfouiraient tout seuls, ce ne serait fichtre pas lui qui les aiderait à monter au ciel! Paisiblement, Delhomme attendait que ce premier flot fût passé; puis il exprima des idées, on ne refusait l'eau bénite qu'aux chiens, un mort ne pouvait rester sur les bras de sa famille; enfin, il fit valoir des raisons personnelles, le mort était son beau-père, le beau-père du maire de Rognes. Voyons, ce serait pour le lendemain dix heures. Non! non! non! L'abbé Godard se débattait, s'étranglait, et le paysan, tout en espérant que la nuit lui porterait conseil, dut le quitter sans l'avoir fléchi.

—Je vous dis que non! lui jeta une dernière fois le prêtre, de sa porte.
Ne faites pas sonner… Non! mille fois non!

Le lendemain, Bécu reçut du maire l'ordre de sonner à dix heures. On verrait bien. Chez les Buteau, tout se trouvait prêt, la mise en bière avait eu lieu la veille, sous l'oeil exercé de la Grande. La chambre était lavée déjà, rien ne demeurait de l'incendie, que le père entre ses quatre planches. Et la cloche sonnait, lorsque la famille, réunie devant la maison, pour la levée du corps, vit arriver l'abbé Godard par la rue à Macqueron, essoufflé d'avoir couru, si rouge et si furieux, qu'il balançait son tricorne d'une main violente, tête nue, de peur d'une attaque. Il ne regarda personne, s'engouffra dans l'église, reparut tout de suite, en surplis, précédé de deux enfants de choeur, dont l'un tenait la croix et l'autre le bénitier. Au galop, il lâcha sur le corps un balbutiement rapide; et, sans s'inquiéter si les porteurs l'accompagnaient avec le cercueil, il revint vers l'église, où il commença la messe, en coup de vent. Clou et son trombone, ainsi que les deux chantres, s'effaraient à le suivre. Assise au premier rang était la famille, Buteau et Lise, Fanny et Delhomme, Jésus-Christ, la Grande. M. Charles, qui honorait le convoi de sa présence, avait apporté les excuses de madame Charles, partie à Chartres depuis deux jours, avec Élodie et Nénesse. Quant à la Trouille, au moment de venir, s'étant aperçu que trois de ses oies manquaient, elle avait filé à leur recherche. Derrière Lise, les petits, Laure et Jules, ne bougeaient pas, très sages, les bras croisés, les yeux noirs et tout grands. Et, sur les autres bancs, beaucoup de connaissances se pressaient, des femmes surtout, la Frimat, la Bécu, Coelina, Flore, enfin une assistance dont il y avait vraiment lieu d'être fier. Avant la préface, quand le curé se tourna vers les fidèles, il ouvrit les bras terriblement, comme pour les gifler. Bécu, très soûl, sonnait toujours.

En somme, ce fut une messe convenable, quoique menée trop vite. On ne se fâchait pas, on souriait de la colère de l'abbé, qu'on excusait; car il était naturel qu'il fût malheureux de sa défaite, de même que tous s'égayaient de la victoire de Rognes. Une satisfaction goguenarde épanouissait les visages, d'avoir eu le dernier mot avec le bon Dieu. On l'avait bien forcé à le rapporter, son bon Dieu, dont on se fichait au fond. La messe finie, l'aspersoir passa de main en main, puis le cortège se reforma: la croix, les chantres, Clou et son trombone, le curé suffoquant de sa hâte, le corps porté par quatre paysans, la famille, puis la queue du monde. Bécu s'était remis à sonner si fort, que les corbeaux du clocher s'envolèrent, avec des croassements de détresse. Tout de suite, on entra dans le cimetière, il n'y avait que le coin de l'église à tourner. Les chants et la musique éclatèrent plus sonores, au milieu du grand silence, sous le soleil voilé de vapeurs, qui chauffait la paix frissonnante des herbes folles. Et, ainsi baigné de plein air, le cercueil apparut brusquement d'une telle petitesse que tous en furent frappés. Jean, demeuré là, en éprouva un saisissement. Ah! le pauvre vieux si décharné par l'âge, si réduit par la misère de la vie, à l'aise dans cette boîte à joujoux, une toute petite boîte de rien! Il ne tiendrait pas grand'place, il n'encombrerait pas trop cette terre, la vaste terre, dont l'unique passion l'avait brûlé jusqu'à fondre ses muscles. Le corps était arrivé au bord de la fosse béante, le regard de Jean qui le suivait, alla plus loin, au delà du mur, d'un bout à l'autre de la Beauce; et, dans le déroulement des labours, il retrouvait les semeurs, à l'infini, avec leur geste continu, l'ondée vivante de la semence, qui pleuvait sur les sillons ouverts.

Les Buteau, lorsqu'ils aperçurent Jean, échangèrent un coup d'oeil d'inquiétude. Est-ce que le bougre était venu les attendre là, pour faire un scandale? Tant qu'ils le sentiraient à Rognes, ils ne dormiraient pas tranquilles. L'enfant de choeur qui tenait la croix, venait de la planter au pied de la fosse, tandis que l'abbé Godard récitait vivement les dernières prières, debout devant le cercueil, posé dans l'herbe. Mais les assistants eurent une distraction, en voyant Macqueron et Lengaigne, arrivés en retard, regarder obstinément vers la plaine. Tous alors se retournèrent de ce côté, s'intéressèrent à une grosse fumée, roulant dans le ciel. Ça devait être à la Borderie, on aurait dit des meules qui brûlaient, derrière la ferme.

Ego sum…, lança furieusement le curé.

Les visages revinrent vers lui, les yeux se fixèrent de nouveau sur le corps; et, seul, M. Charles continua à voix basse une conversation commencée avec Delhomme. Il avait reçu le matin une lettre de madame Charles, il était dans l'enchantement. A peine débarquée à Chartres, Élodie se montrait étonnante, aussi énergique et maligne que Nénesse. Elle avait roulé son père, elle tenait déjà la maison. Le don, quoi! l'oeil et la poigne! Et M. Charles s'attendrissait sur sa vieillesse désormais heureuse, dans sa propriété de Roseblanche, où ses collections de rosiers et d'oeillets n'avaient jamais mieux poussé, où les oiseaux de sa volière, guéris, retrouvaient leurs chants, dont la douceur lui remuait l'âme.

Amen! dit très haut l'enfant de choeur qui portait le bénitier.

Tout de suite, l'abbé Godard entama de sa voix colère: