Macqueron, dans un coin, tassé, avec sa grosse face moustachue, tournait ses pouces. Depuis qu'il avait gagné des rentes, en spéculant sur les petits vins de Montigny, il était tombé à la paresse, chassant, péchant, faisant le bourgeois; et il restait très sale, vêtu de loques, pendant que sa fille Berthe trimballait autour de lui des robes de soie. Si sa femme l'avait écouté, ils auraient fermé boutique, et l'épicerie, et le cabaret, car il devenait vaniteux, avec de sourdes ambitions, inconscientes encore; mais elle était d'une âpreté féroce au lucre, et lui-même, tout en ne s'occupant de rien, la laissait continuer à verser des canons, pour ennuyer son voisin Lengaigne, qui tenait le bureau de tabac et donnait aussi à boire. C'était une rivalité ancienne, jamais éteinte, toujours près de flamber.
Cependant, il y avait des semaines où l'on vivait en paix; et, justement, Lengaigne entra avec son fils Victor, un grand garçon gauche, qui devait bientôt tirer au sort. Lui, très long, l'air figé, ayant une petite tête de chouette sur de larges épaules osseuses, cultivait ses terres, pendant que sa femme pesait le tabac et descendait à la cave. Ce qui lui donnait une importance, c'était qu'il rasait le village et coupait les cheveux, un métier rapporté du régiment, qu'il exerçait chez lui, au milieu des consommateurs, ou encore à domicile, à la volonté des clients.
—Eh bien! cette barbe, est-ce pour aujourd'hui, compère? demanda-t-il, dès la porte.
—Tiens, c'est vrai, je t'ai dit de venir, s'écria Macqueron. Ma foi, tout de suite, si ça te plaît.
Il décrocha un vieux plat à barbe, prit un savon et de l'eau tiède, pendant que l'autre tirait de sa poche un rasoir grand comme un coutelas, qu'il se mit à repasser sur un cuir fixé à l'étui. Mais une voix glapissante vint de l'épicerie voisine.
—Dites donc, criait Coelina, est-ce que vous allez faire vos saletés sur les tables?… Ah! non, je ne veux pas, chez moi, qu'on trouve du poil dans les verres!
C'était une attaque à la propreté du cabaret voisin, où l'on mangeait plus de cheveux qu'on ne buvait de vrai vin, disait-elle.
—Vends ton sel et ton poivre, et fiche-nous la paix, répondit Macqueron, vexé de cette algarade devant le monde.
Jésus-Christ et Bécu ricanèrent. Mouchée, la bourgeoise! Et ils lui commandèrent un nouveau litre, qu'elle apporta, furieuse, sans une parole. Ils battaient les cartes, ils les jetaient sur la table violemment, comme pour s'assommer. Atout, atout et atout!
Lengaigne avait déjà frotté son client de savon, et le tenait par le nez, lorsque Lequeu, le maître d'école, poussa la porte.