—Dame! ce qu'il vous plaira de comprendre.... Voyons, ne faites donc pas la cachottière, je vous ai vue chez lui, je le connais!»

Une révolte la soulevait, tout l'orgueil de sa race, vivant encore, remontait du fond trouble, de la boue où sa passion la noyait un peu chaque jour. D'ailleurs, elle ne s'emporta pas, elle dit simplement d'une voix nette et rude:

«Ah! ça, mon cher, pour qui me prenez-vous? Vous êtes fou.... Non, je ne suis pas la maîtresse de votre Saccard, parce que je n'ai pas voulu.»

Et lui, alors, avec sa politesse fleurie de lettré, la salua d'une révérence.

«Eh bien, madame, vous avez eu le plus grand tort.... Croyez-moi, si c'est à recommencer, ne manquez pas l'affaire, parce que, vous qui êtes toujours à la chasse des renseignements, vous les trouveriez, sans tant de peine sous le traversin de ce monsieur-là... Oh! mon Dieu! oui, le nid y sera bientôt, vous n'aurez qu'à y fourrer vos jolis doigts.»

Elle prit le parti de rire, comme résignée à faire la part de son cynisme. Quand elle lui serra la main, il sentit la sienne toute froide. Vraiment, s'en serait-elle tenue à sa corvée avec le glacial et osseux Delcambre. Cette femme aux lèvres si rouges, que l'on disait insatiable? Le mois de juin s'écoula, l'Italie avait déclaré, le 15, la guerre à l'Autriche. D'autre part, la Prusse, en deux semaines à peine, par une marche foudroyante, venait d'envahir le Hanovre, de conquérir les deux Hesses, Bade, la Saxe, en surprenant en pleine paix des populations désarmées. La France n'avait pas bougé, les gens bien informés chuchotaient tout bas, à la Bourse, qu'une entente secrète la liait à la Prusse, depuis que Bismarck s'était rendu près de l'empereur, à Biarritz; et l'on parlait mystérieusement des compensations qui devaient payer sa neutralité. Mais la baisse ne s'en accentuait pas moins, d'une désastreuse façon. Lorsque, le 4 juillet, arriva la nouvelle de Sadowa, ce coup de tonnerre si brusque, ce fut un effondrement de toutes les valeurs. On croyait à une continuation acharnée de la guerre; car, si l'Autriche était battue par la Prusse, elle avait vaincu l'Italie, à Custozza; et l'on disait déjà qu'elle rassemblait les débris de son armée, en abandonnant la Bohème Les ordres de vente pleuvaient à la corbeille, on ne trouvait plus d'acheteurs.

Le 4 juillet, Saccard, qui était monté au journal très tard, vers six heures, n'y trouva pas Jantrou, que ses passions, depuis quelque temps, dérangeaient: des disparitions brusques, des bordées, d'où il revenait anéanti, les yeux troubles, sans qu'on pût savoir qui, des filles ou de l'alcool, le ravageait davantage. A ce moment-là, le journal se vidait, il ne restait guère que Dejoie, dînant sur le coin de sa table, dans l'antichambre. Et Saccard, après avoir écrit deux lettres, allait partir, lorsque, le sang au visage, Huret entra en tempête, sans même prendre le temps de refermer les portes.

«Mon bon ami, mon bon ami...»

Il étouffait, il mit les deux mains sur sa poitrine.

«Je sors de chez Rougon.... J'ai couru, parce que je n'avais pas de fiacre. Enfin, j'en ai trouvé un.... Rougon a reçu une dépêche de là-bas. Je l'ai vue.... Une nouvelle, une nouvelle...»