Mme Caroline resta immobile un instant. Dans l'ombre du couloir, on ne pouvait distinguer la pâleur livide de son visage. Elle venait d'éprouver, en plein cœur, une douleur si aiguë, si atroce, qu'elle ne se souvenait pas d'avoir jamais tant souffert; et c'était la stupeur de cette affreuse blessure qui la clouait là. Qu'allait-elle faire à présent, enfoncer cette porte, se ruer sur cette femme, les souffleter tous les deux d'un scandale?

Et, comme elle demeurait sans volonté encore, étourdie, elle fut gaiement abordée par Marcelle, qui était montée pour prendre son mari. La jeune femme avait dernièrement fait sa connaissance.

«Tiens! c'est vous, chère madame.... Imaginez-vous que nous allons au théâtre, ce soir! Oh, c'est toute une histoire, il ne faut pas que ça coûte cher.... Mais Paul a découvert un petit restaurant où nous nous régalons pour trente-cinq sous par tête...»

Jordan arrivait, il interrompit sa femme en riant.

«Deux plats, un carafon de vin, du pain à discrétion.

—Et puis, continua Marcelle, nous ne prenons pas de voiture, c'est si amusant de rentrer à pied, quand il est très tard!... Ce soir, comme nous sommes riches, nous remonterons un gâteau aux amandes de vingt sous.... Fête complète, noce à tout casser!»

Elle s'en alla, enchantée, au bras de son mari. Et Mme Caroline, qui était revenue avec eux dans l'antichambre, avait retrouvé la force de sourire.

«Amusez-vous bien», murmura-t-elle, la voix tremblante.

Puis, elle partit à son tour. Elle aimait Saccard, elle en emportait l'étonnement et la douleur, comme d'une plaie honteuse qu'elle ne voulait pas montrer.