Des jours s'écoulèrent, la seconde quinzaine de novembre arriva, et Saccard remettait chaque matin la visite, étourdi par le torrent qui l'emportait. Le cours de deux mille trois cents francs venait d'être dépassé, il en était ravi, tout en sentant, à la Bourse, une résistance se faire, s'accentuer, à mesure que s'affolait la hausse évidemment, il y avait un groupe de baissiers qui prenaient position, engageant la lutte, timides encore, dans de simples combats d'avant-poste. Et, à deux reprises, il se crut obligé de donner lui-même des ordres d'achat, sous des prête-noms, pour que la marche ascensionnelle des cours ne fût pas arrêtée. Le système de la société achetant ses propres titres, jouant sur eux, se dévorant, commençait.

Un soir, tout secoué de sa passion, Saccard ne put s'empêcher d'en parler à Mme Caroline.

«Je crois bien que ça va chauffer. Oh! nous voici trop forts, nous les gênons trop.... Je flaire Gundermann, c'est sa tactique: il va procéder à des ventes régulières, tant aujourd'hui, tant demain, en augmentant le chiffre, jusqu'à ce qu'il nous ébranle...»

Elle l'interrompit de sa voix grave.

«S'il a de l'Universelle, il a raison de vendre.

—Comment! il a raison de vendre?

—Sans doute, mon frère vous l'a dit les cours, à partir de deux mille, sont absolument fous.»

Il la regardait, il éclata, hors de lui.

«Vendez donc alors, osez donc vendre vous-même.... Oui, jouez contre moi, puisque vous voulez ma défaite.»

Elle rougit légèrement, car, la veille, elle avait précisément vendu mille de ses actions, pour obéir aux ordres de son frère, soulagée, elle aussi, par cette vente, comme par un acte tardif d'honnêteté. Mais, puisqu'il ne la questionnait pas directement, elle ne lui en fit pas l'aveu, d'autant plus gênée, qu'il ajouta: