Durant les longues journées qu'elle passait de la sorte, en haut, dans ce cabinet des épures, où elle avait vécu de si belles heures de travail et d'espoir, un spectacle surtout la navrait. Lorsqu'elle s'approchait d'une fenêtre et qu'elle jetait un regard sur l'hôtel voisin, elle ne pouvait y voir sans un serrement de cœur, derrière les vitres de l'étroite pièce où les deux pauvres femmes se tenaient, les profils pâles de la comtesse de Beauvilliers et de sa fille Alice. Ces journées de février étaient très douces, elle les apercevait souvent aussi marchant à pas ralentis, la tête basse, le long des allées du jardin moussu, ravagé par l'hiver. L'écroulement venait d'être effroyable dans ces deux existences. Les malheureuses qui, quinze jours plus tôt, possédaient dix-huit cent mille francs avec leurs six cents actions, n'en auraient tiré que dix-huit mille, aujourd'hui que le titre était tombé de trois mille francs à trente francs. Et leur fortune entière se trouvait fondue, emportée du coup les vingt mille francs de la dot, mis si péniblement de côté par la comtesse, les soixante-dix mille francs empruntés d'abord sur la ferme des Aublets, les Aublets eux-mêmes vendus ensuite deux cent quarante mille francs, lorsqu'ils en valaient quatre cent mille. Que devenir, quand les hypothèques dont l'hôtel était écrasé, mangeaient déjà huit mille francs par an, et qu'elles n'avaient jamais pu réduire le train de la maison à moins de sept mille, malgré leur ladrerie, les miracles d'économie sordide qu'elles accomplissaient, pour sauver les apparences et garder leur rang? Même en vendant leurs actions, comment vivre désormais, comment faire face à tous les besoins, avec ces dix-huit mille francs, l'épave dernière du naufrage? Une nécessité s'imposait, que la comtesse n'avait pas voulu encore envisager résolument quitter l'hôtel, l'abandonner aux créanciers hypothécaires, puisqu'il devenait impossible de payer les intérêts, ne pas attendre que ceux-ci le fissent mettre en vente, se retirer tout de suite au fond de quelque petit logement pour y vivre une vie étroite et effacée, jusqu'au dernier morceau de pain. Mais, si la comtesse résistait, c'était qu'il y avait là un arrachement de toute sa personne, la mort même de ce qu'elle avait cru être, l'effondrement de l'édifice de sa race que, depuis des années, elle soutenait de ses mains tremblantes, avec une obstination héroïque. Les Beauvilliers en location, n'ayant plus le toit des ancêtres, vivant chez les autres, dans la misère avouée des vaincus: est-ce que, vraiment, ce ne serait pas à mourir de honte? Et elle luttait toujours.

Un matin, Mme Caroline vit ces dames, sous le petit hangar du jardin, qui lavaient leur linge. La vieille cuisinière, presque impotente, ne leur était plus d'un grand secours; pendant les derniers froids, elles avaient dû la soigner; et il en était de même du mari, à la fois concierge, cocher et valet de chambre, qui avait grand-peine à balayer la maison et à tenir debout l'antique cheval, trébuchant et ravagé comme lui. Aussi ces dames s'étaient-elles mises résolument au ménage, la fille lâchant parfois ses aquarelles pour faire les maigres soupes dont vivaient chichement les quatre personnes, la mère époussetant les meubles, raccommodant les vêtements et les chaussures, avec cette idée d'économie infime qu'on usait moins les plumeaux, les aiguilles et le fil, depuis que c'était elle qui s'en servait. Seulement, dès que survenait une visite, il fallait les voir toutes deux fuir, jeter le tablier, se débarbouiller violemment, reparaître en maîtresses de maison, aux mains blanches et paresseuses. Sur la rue, le train n'avait pas changé, l'honneur était sauf le coupé sortait toujours correctement attelé, menant la comtesse et sa fille à leurs courses, les dîners de quinzaine réunissaient toujours les convives de chaque hiver, sans qu'il y eût un plat de moins sur la table, ni une bougie dans les candélabres. Et il fallait, comme Mme Caroline, dominer le jardin, pour savoir de quels terribles lendemains de jeûne était payé tout ce décor, cette façade mensongère d'une fortune disparue. Lorsqu'elle les voyait, au fond de ce puits humide, étranglé entre les maisons voisines, promenant leur mortelle mélancolie, sous les squelettes verdâtres des arbres centenaires, elle était prise d'une pitié immense, elle s'écartait de la fenêtre, le cœur déchiré de dans cette misère, comme si elle s'était sentie la complice de Saccard.

Puis, un autre matin, Mme Caroline eut une tristesse plus directe, plus douloureuse encore. On lui annonça la visite de Dejoie, et elle tint bravement à le recevoir.

«Et bien, mon pauvre Dejoie...»

Mais elle s'arrêta, effrayée, en remarquant la pâleur de l'ancien garçon de bureau. Les yeux semblaient morts, dans sa face décomposée; et lui, très grand, avait rapetissé comme plié en deux.

«Voyons, il ne faut pas vous laisser abattre, à l'idée que tout cet argent est perdu.»

Alors, il parla d'une voix lente.

«Oh! madame, ce n'est pas ça.... Sans doute, dans le premier moment, j'ai reçu un rude coup, parce que je m'étais habitué à croire que nous étions riches. Ça vous monte à la tête, on est comme si l'on avait bu, quand on gagne.... Mon Dieu! j'étais déjà résigné à me remettre au travail, j'aurais tant travaillé, que je serais parvenu à refaire la somme... Seulement, vous ne savez pas...»

De grosses larmes roulèrent sur ses joues.

«Vous ne savez pas.... Elle est partie.