D'abord, elle s'était demandé où avait pu passer l'argent. Dans cet engloutissement de deux cents millions, il fallait bien, si des poches s'étaient vidées, que d'autres se fussent emplies. Cependant, il paraissait certain que le râteau des baissiers n'avait pas ramassé toute la somme, un effroyable coulage en avait emporté un bon tiers. A la Bourse, les jours de catastrophe, on dirait que le sol boit l'argent, il s'en égare, il en reste, un peu à tous les doigts. Gundermann devait, à lui seul, avoir empoché une cinquantaine de millions. Puis, venait Daigremont, avec douze ou quinze. On citait encore le marquis de Bohain, dont le coup classique avait réussi une fois de plus: à la hausse chez Mazaud, il refusait de payer, tandis qu'il avait touché près de deux millions chez Jacoby, où il était à la baisse; seulement, cette fois, tout en sachant que le marquis avait mis ses meubles au nom de sa femme, en simple filou, Mazaud, affolé par ses pertes, parlait de lui envoyer du papier timbré. Presque tous les administrateurs de l'Universelle s'étaient, d'ailleurs, taillé royalement leur part, les uns, comme Huret et Kolb, en réalisant au plus haut cours, avant l'effondrement, les autres, comme le marquis et Daigremont, en passant aux baissiers, par une tactique de traîtres; sans compter que, dans une de ses dernières réunions, lorsque la société était déjà aux abois le conseil d'administration avait fait créditer chacun de ses membres de cent et quelques mille francs. Enfin, à la corbeille, Delarocque et Jacoby surtout passaient pour avoir gagné personnellement de grosses sommes, déjà englouties du reste dans les deux gouffres toujours béants, impossibles à combler, que creusaient chez le premier l'appétit de la femme et chez l'autre la passion du jeu. De même, le bruit courait que Nathansohn devenait un des rois de la coulisse, grâce à un gain de trois millions, qu'il avait réalisé en jouant pour son compte à la baisse, tandis qu'il jouait à la hausse pour Saccard; et la chance extraordinaire était qu'il aurait sauté certainement, engagé pour des achats considérables au nom de l'Universelle qui ne payait plus, si l'on n'avait pas été forcé de passer l'éponge, de faire cadeau de ce qu'elle devait, plus de cent millions, à la coulisse tout entière, reconnue insolvable. Un homme décidément heureux et adroit, ce petit Nathansohn! et quelle jolie aventure, dont on souriait, garder ce qu'on a gagné, ne pas payer ce qu'on a perdu!

Mais les chiffres restaient vagues, Mme Caroline ne pouvait arriver à une appréciation exacte des gains, car les opérations de Bourse se font en plein mystère, et le secret professionnel est strictement gardé par les agents de change. Même on n'aurait rien su en dépouillant les carnets, où les noms ne sont pas inscrits. Ainsi elle tenta en vain de connaître la somme qu'avait dû emporter Sabatani, disparu à la suite de la dernière liquidation. Encore une ruine, de ce côté, qui atteignait durement, Mazaud. C'était la commune histoire: le client louche accueilli d'abord avec défiance, déposant une petite couverture de deux ou trois mille francs, jouant sagement pendant les premiers mois, jusqu'au jour où, la médiocrité de la garantie oubliée, devenu l'ami de l'agent de change, il prenait la fuite, au lendemain de quelque tour de brigand. Mazaud parlait d'exécuter Sabatani, ainsi qu'il avait jadis exécuté Schlosser, un filou de la même bande, de l'éternelle bande qui exploite le marché, comme les voleurs d'autrefois exploitaient une forêt. Et le Levantin, cet Italien mâtiné d'Oriental, aux yeux de velours, qu'une légende douait d'un phénomène dont chuchotaient les femmes curieuses, était aller écumer la Bourse de quelque capitale étrangère, Berlin, disait-on, en attendant qu'on l'oubliât à Paris, et qu'il y revînt, de nouveau salué, prêt à recommencer son coup, au milieu de la tolérance générale.

Puis, Mme Caroline avait dressé une liste des désastres. La catastrophe de l'Universelle venait d'être une de ces terribles secousses qui ébranlent toute une ville. Rien n'était resté d'aplomb et solide, les crevasses gagnaient les maisons voisines, il y avait chaque jour de nouveaux écroulements. Les unes sur les autres, les banques s'effondraient, avec le fracas brusque des pans de murs demeurés debout après un incendie. Dans une muette consternation, on écoutait ces bruits de chute, on se demandait où s'arrêteraient les ruines. Elle, ce qui la frappait au cœur, c'était moins les banquiers, les sociétés, les hommes et les choses de la finance détruits, emportés dans la tourmente, que tous les pauvres gens, actionnaires, spéculateurs même, qu'elle avait connus et aimés, et qui étaient parmi les victimes. Après la défaite, elle comptait ses morts. Et il n'y avait pas seulement son pauvre Dejoie, les Maugendre imbéciles et lamentables, les tristes dames de Beauvilliers, si touchantes. Un autre drame l'avait bouleversée, la faillite du fabricant de soie Sédille, déclarée la veille. Celui-là, l'ayant vu à l'œuvre comme administrateur, le seul du conseil, disait-elle, à qui elle aurait confié dix sous, elle le déclarait le plus honnête homme du monde. L'effrayante chose, que cette passion du jeu! Un homme qui avait mis trente ans à fonder par son travail et sa probité une des plus solides maisons de Paris, et qui, en moins de trois années, venait de l'entamer, de la ronger, au point que, d'un coup, elle était tombée en poudre!

Quels regrets amers des jours laborieux d'autrefois, lorsqu'il croyait encore à la fortune gagnée d'un lent effort, avant qu'un premier gain de hasard la lui eût fait prendre mépris, dévoré par le rêve de conquérir à la Bourse, en une heure, le million qui demande toute la vie d'un commerçant honnête! Et la Bourse avait tout emporté, le malheureux restait foudroyé, déchu, incapable et indigne de reprendre les affaires, avec un fils dont la misère allait peut-être faire un escroc, ce Gustave, cette âme de joie et de fête, vivant sur un pied de quarante à cinquante mille francs de dette, déjà compromis dans une vilaine histoire de billets signés à Germaine Cœur. Puis, c'était encore un autre pauvre diable qui navrait Mme Caroline, le remisier Massias, et Dieu savait si elle se montrait tendre d'ordinaire à l'égard de ces entremetteurs du mensonge et du vol! Seulement, elle l'avait connu aussi, celui-là, avec ses gros yeux rieurs, son air de bon chien battu, quand il courait Paris, pour arracher quelques maigres ordres. Si, un instant, il s'était cru, à son tour enfin, un des maîtres du marché, ayant violé la chance, sur les talons de Saccard, quelle chute affreuse l'avait éveillé de son rêve, par terre, les reins cassés! il devait soixante-dix mille francs, et il avait payé, lorsqu'il pouvait alléguer l'exception de jeu, comme tant d'autres; il avait fait, en empruntant à des amis, en engageant sa vie entière, cette bêtise sublime et inutile de payer, car personne ne lui en savait gré, on haussait même un peu les épaules derrière lui. Sa rancune ne s'exhalait que contre la Bourse, retombé dans son dégoût du sale métier qu'il y faisait, criant qu'il fallait être juif pour y réussir, se résignant pourtant à y rester, puisqu'il y était, avec l'espoir entêté d'y gagner le gros lot quand même, tant qu'il aurait l'œil vif et de bonnes jambes. Mais les morts inconnus, les victimes sans nom, sans histoire, emplissaient surtout d'une pitié infinie le cœur de Mme Caroline. Ceux-là étaient légion, jonchaient les buissons écartés, les fossés pleins d'herbe, et il y avait ainsi des cadavres perdus, des blessés râlant d'angoisse, derrière chaque tronc d'arbre. Que d'effroyables drames muets, la cohue des petits rentiers pauvres, des petits actionnaires ayant mis toutes leurs économies dans une même valeur, les concierges retirés, les pâles demoiselles vivant avec un chat, les retraités de province à l'existence réglée de maniaques, les prêtres de campagne dénudés par l'aumône, tous ces êtres infimes dont le budget est de quelques sous, tant pour le lait, tant pour le pain, un budget si exact et si réduit, que deux sous de moins amènent des cataclysmes! Et, brusquement, plus rien, la vie coupée, emportée, de vieilles mains tremblantes, éperdues, tâtonnantes dans les ténèbres, incapables de travail, toutes ces existences humbles et tranquilles jetées d'un coup à l'épouvante du besoin! Cent lettres désespérées étaient arrivées de Vendôme, où le sieur Fayeux, receveur de rentes, avait aggravé le désastre en levant le pied. Dépositaire de l'argent et des titres des clients pour qui il opérait à la Bourse, il s'était mis à jouer lui-même un jeu terrible; et, ayant perdu, ne voulant pas payer, il avait filé avec les quelques centaines de mille francs qui se trouvaient entre ses mains. Autour de Vendôme, dans les fermes les plus reculées, il laissait la misère et les larmes. Partout, l'ébranlement avait ainsi gagné les chaumières. Comme après les grandes épidémies, les pitoyables victimes n'étaient-elles pas cette population moyenne, la petite épargne, que les fils seuls allaient pouvoir reconstruire après des années de dur labeur?

Enfin, Mme Caroline sortit pour se rendre chez Mazaud; et, tandis qu'elle descendait à pied vers la rue de la Banque, elle pensait aux coups répétés qui atteignaient l'agent de change, depuis une quinzaine de jours. C'était Fayeux qui lui volait trois cent mille francs, Sabatani qui lui laissait un compte impayé de près du double, le marquis de Bohain et la baronne Sandorff qui refusaient d'acquitter à eux deux plus d'un million de différences, Sédille dont la faillite lui emportait environ la même somme, sans compter les huit millions que lui devait l'Universelle, ces huit millions pour lesquels il avait reporté Saccard, la perte effroyable, le gouffre où, d'heure en heure, la Bourse anxieuse s'attendait à le voir sombrer. A deux reprises déjà, le bruit avait couru de la catastrophe. Et, dans cet acharnement du sort, un dernier malheur venait de se produire, qui allait être la goutte d'eau faisant déborder le vase: on avait arrêté l'avant-veille l'employé Flory, convaincu d'avoir détourné cent quatre-vingt mille francs. Peu à peu, les exigences de Mlle Chuchu, l'ancienne petite figurante, la maigre sauterelle du trottoir parisien, s'étaient accrues: d'abord de joyeuses parties pas chères, puis l'appartement de la rue Condorcet, puis des bijoux, des dentelles; et ce qui avait perdu le malheureux et tendre garçon, c'était son premier gain de dix mille francs, après Sadowa, et argent de plaisir si vite gagné, si vite dépensé, qui en avait nécessité d'autre, d'autre encore, toute une fièvre de passion pour la femme si chèrement achetée. Mais l'histoire devenait extraordinaire, dans ce fait que Flory avait volé son patron, simplement pour payer sa dette de jeu, chez un autre agent singulière honnêteté, effarement devant la peur de l'exécution immédiate, espoir sans doute de cacher le vol, de combler le trou par quelque opération miraculeuse. En prison, il avait beaucoup pleuré, dans un affreux réveil de honte et de désespoir; et l'on racontait que sa mère, arrivée le matin même de Saintes pour le voir, avait dû s'aliter chez les amis où elle était descendue.

Quelle étrange chose que la chance! songeait Mme Caroline en traversant la place de la Bourse. L'extraordinaire succès de l'Universelle, cette montée rapide dans le triomphe, dans la conquête et la domination, en moins de quatre années, puis cet écroulement brusque, ce colossal édifice qu'un mois avait suffi pour réduire en poudre, la stupéfiaient toujours. Et n'était-ce pas là aussi l'histoire de Mazaud. Certes, jamais homme n'avait vu la destinée lui sourire à ce point. Agent de change à trente-deux ans, très riche déjà par la mort de son oncle, heureux mari d'une femme charmante qui l'adorait, qui lui avait donné deux beaux enfants, il était en outre joli homme, il prenait chaque jour à la corbeille une place plus considérable, par ses relations, son activité, son flair vraiment surprenant, sa voix aiguë même, cette voix de fifre qui devenait aussi célèbre que le tonnerre de Jacoby. Et, soudainement, voilà que la situation craquait, il se trouvait au bord de l'abîme, où il suffisait d'un souffle maintenant pour le jeter. Lui, n'avait pas joué, pourtant, protégé encore par sa flamme au travail, sa jeunesse inquiète. Il était frappé en pleine lutte loyale, par inexpérience et passion, pour avoir trop cru aux autres. D'ailleurs, les sympathies restaient vives, on prétendait qu'il pourrait s'en tirer, avec beaucoup d'aplomb.

Lorsque Mme Caroline fut montée à la charge, elle sentit bien l'odeur de ruine, le frisson d'angoisse secrète, dans les bureaux devenus mornes. En traversant la caisse, elle aperçut une vingtaine de personnes, toute une foule qui attendait, pendant que le caissier d'argent et le caissier des titres faisaient encore honneur aux engagements de la maison, mais d'une main ralentie, en hommes qui vident les derniers tiroirs. Par une porte entrouverte, le bureau de la liquidation lui apparut endormi, avec ses sept employés lisant leur journal, n'ayant plus à appliquer que de rares affaires, depuis que la Bourse chômait. Seul, le bureau du comptant gardait quelque vie. Et ce fut Berthier, le fondé de pouvoir, qui la reçut, très agité lui-même, le visage pâle, dans le malheur de la maison.

«Je ne sais pas, madame, si M. Mazaud pourra vous recevoir.... Il est un peu souffrant, il a eu froid en s'obstinant à travailler sans feu toute la nuit dernière, et il vient de descendre chez lui, au premier étage, pour prendre quelque repos.»

Alors, Mme Caroline insista.

«Je vous en prie, monsieur, faites que je lui dise quelques mots.... Il y va peut-être du salut de mon frère. M. Mazaud sait bien que jamais mon frère ne s'est occupé des opérations de Bourse, et son témoignage serait d'une grande importance.... D'autre part, j'ai des chiffres à lui demander, lui seul peut me renseigner sur certains documents.»