«C'est fini, répéta-t-elle à plusieurs reprises, sans cesser de lui serrer les mains dans les siennes. Ne pouvez-vous donc vous calmer et vous reposer enfin!»
Puis, comme il se haussait, pour effleurer des lèvres ses cheveux blancs, dont les boucles foisonnaient sur ses tempes, avec une abondance vivace de jeunesse, elle le maintint, elle ajouta d'un air d'absolue résolution et de tristesse profonde, en donnant aux mots toute leur signification.
«Non, non! c'est fini à jamais.... Je suis contente de vous avoir vu une dernière fois, pour qu'il ne reste pas de la colère entre nous... Adieu!»
Quand elle partit, elle le vit debout, près de la table, véritablement ému de la séparation, mais reclassant déjà d'une main instinctive les papiers, qu'il avait mêlés dans sa fièvre; et, le petit bouquet de deux sous s'étant effeuillé parmi les pages, il secouait celles-ci une à une, il balayait des doigts les pétales de rose.
Ce ne fut que trois mois plus tard, vers le milieu de décembre, que l'affaire de la Banque universelle vint enfin devant le tribunal. Elle tint cinq grandes audiences de la police correctionnelle, au milieu d'une curiosité très vive. La presse avait fait un bruit énorme autour de la catastrophe, des histoires extraordinaires circulaient sur les lenteurs de l'instruction. On remarqua beaucoup l'exposé des faits que le parquet avait dressé, un chef-d'œuvre de féroce logique, où les plus petits détails étaient groupés, utilisés, interprétés avec une clarté impitoyable. D'ailleurs, on disait partout que le jugement était rendu à l'avance. Et, en effet, l'évidente bonne foi d'Hamelin, l'héroïque attitude de Saccard qui tint tête à l'accusation pendant les cinq jours, les plaidoiries magnifiques et retentissantes de la défense, n'empêchèrent pas les juges de condamner les deux prévenus à cinq années d'emprisonnement et à trois mille francs d'amende. Seulement, remis en liberté provisoire sous caution, un mois avant, et s'étant ainsi présentés devant le tribunal en prévenus libres, ils purent faire appel et quitter dans les vingt-quatre heures. C'était Rougon qui avait exigé ce dénouement, ne voulant pas garder sur les bras l'ennui d'un frère en prison. La police veilla elle même au départ de Saccard, qui fila en Belgique, par un train de nuit le même jour, Hamelin était parti pour Rome.
Et trois nouveaux mois s'écoulèrent, on était dans les premiers jours d'avril, Mme Caroline se trouvait encore à Paris, où l'avait retenue le règlement d'affaires inextricables. Elle occupait toujours le petit appartement de l'hôtel d'Orviedo, dont les affiches annonçaient la vente. Du reste, elle venait enfin d'arranger les dernières difficultés, elle pouvait partir, certes, sans un sou en poche, mais sans laisser aucune dette derrière elle; et elle devait quitter Paris le lendemain, pour aller à Rome rejoindre son frère, qui avait eu la chance d'y obtenir une petite situation d'ingénieur. Il lui avait écrit que des leçons l'y attendaient. C'était toute leur existence à recommencer.
En se levant, le matin de cette dernière jours, qu'elle passerait à Paris, un désir lui vint de ne pas s'éloigner tenter d'avoir des nouvelles de Victor. Jusque-là, toutes les recherches étaient restées vaines. Mais elle se rappelait les promesses de la Méchain, elle se disait que peut-être cette femme savait quelque chose; et il était facile de la questionner, en se rendant chez Busch, vers quatre heures. D'abord, elle repoussa cette idée: quoi bon tout cela n'était-il pas mort? Puis, elle en souffrit réellement, le cœur douloureux, comme d'un enfant qu'elle aurait perdu, et sur la tombe duquel elle n'aurait pas porté des fleurs, en s'en allant. A quatre heures, elle descendit rue Feydeau.
Les deux portes du palier étaient ouvertes, de l'eau bouillait violemment dans la cuisine noire, tandis que, de l'autre côté, dans l'étroit cabinet, la Méchain, qui occupait le fauteuil de Busch, semblait submergée au milieu d'un tas de papiers qu'elle tirait par liasses énormes de son vieux sac de cuir.
«Ah! c'est vous, ma bonne madame! Vous tombez dans un bien vilain moment. M. Sigismond est à l'agonie. Et le pauvre M. Busch en perd la tête, positivement, tant il aime son frère. Il ne fait que courir comme un fou, il est encore sorti pour ramener un médecin.... Vous voyez, je suis obligée de m'occuper de ses affaires, car voilà huit jours qu'il n'a seulement pas acheté un titre ni mis le nez dans une créance. Heureusement, j'ai fait tout à l'heure un coup, oh! un vrai coup, qui le consolera un peu de son chagrin, le cher homme, quand il reviendra à la raison.»
Mme Caroline, saisie, oubliait qu'elle était là pour Victor, car elle avait reconnu des titres déclassés de l'Universelle, dans les papiers que la Méchain tirait à poignées de son sac. Le vieux cuir en craquait, et elle en sortait toujours, devenue bavarde, au milieu de sa joie.