—N'engagez personne encore, reprit Saccard en le reconduisant. Et, pendant que j'y songe, prenez donc note d'un protégé à moi, de Paul Jordan, un jeune homme à qui je trouve un talent remarquable, et dont vous ferez un excellent rédacteur littéraire. Je vais lui écrire d'aller vous voir.»

Jantrou sortait par la porte de dégagement, lorsque cette heureuse disposition des deux issues le frappa.

«Tiens! c'est commode, dit-il avec sa familiarité. On escamote le monde.... Quand il vient de belles dames, comme celle que j'ai saluée tout à l'heure dans l'anti-chambre, la baronne Sandorff...»

Saccard ignorait qu'elle fût là; et d'un haussement d'épaules, il voulut dire son indifférence; mais l'autre ricanait, refusait de croire à ce désintéressement. Les deux hommes échangèrent une vigoureuse poignée de main.

Lorsqu'il fut seul, Saccard, instinctivement, se rapprocha de la glace, releva ses cheveux, où pas un fil blanc n'apparaissait encore. Il n'avait pourtant pas menti, les femmes ne le préoccupaient guère, depuis que les affaires le reprenaient tout entier; et il ne cédait qu'à l'involontaire galanterie qui fait qu'un homme, en France, ne peut se trouver seul avec une femme, sans craindre de passer pour un sot, s'il ne la conquiert pas. Dès qu'il eut fait entrer la baronne, il se montra très empressé.

«Madame, je vous en prie, veuillez vous asseoir...»

Jamais il ne l'avait vue si étrangement séduisante, avec ses lèvres rouges, ses yeux brûlants, aux paupières meurtries, enfoncés sous les sourcils épais. Que pouvait-elle lui vouloir? et il demeura surpris, presque désenchanté, lorsqu'elle lui eut expliqué le motif de sa visite.

«Mon Dieu! monsieur, je vous demande pardon de vous déranger, inutilement pour vous; mais, entre gens du même monde, il faut bien se rendre de ces petits services.... Vous avez eu dernièrement un chef de cuisine, que mon mari est sur le point d'engager. Je viens donc tout simplement aux renseignements.»

Alors, il se laissa questionner, répondit avec la plus grande obligeance, tout en ne la quittant pas du regard; car il croyait deviner que c'était là un prétexte: elle se moquait bien du chef de cuisine, elle venait pour autre chose, évidemment. Et, en effet, elle manœuvra, finit par nommer un ami commun, le marquis de Bohain, qui lui avait parlé de la Banque universelle. On avait tant de peine à placer son argent, à trouver des valeurs solides! Enfin, il comprit qu'elle prendrait volontiers des actions, avec la prime de dix pour cent abandonnée aux syndicataires; et il comprit mieux encore que, s'il lui ouvrait un compte, elle ne paierait pas.

«J'ai ma fortune personnelle, mon mari ne s'en mêle jamais. Ça me donne beaucoup de tracas, ça m'amuse aussi un peu, je l'avoue.... N'est-ce pas? lorsqu'on voit me femme s'occuper d'argent, surtout une jeune femme, ça étonne, on est tenté de l'en blâmer.... Il y a des jours où je suis dans le plus mortel embarras, n'ayant pas d'amis qui veuillent me conseiller. L'autre quinzaine encore, faute d'un renseignement, j'ai perdu une somme considérable.... Ah! maintenant que vous allez être en si bonne position pour savoir, si vous étiez assez gentil, si vous vouliez...»