Une heure plus tard, Mme Caroline, qui avait pris une voiture, errait derrière la butte Montmartre, sans pouvoir trouver la cité. Enfin, dans une des rues désertes qui se relient à la rue Marcadet, une vieille femme la désigna au cocher. C'était, à l'entrée, comme un chemin de campagne, défoncé, obstrué de boue et de détritus, s'enfonçant au milieu d'un terrain vague; et l'on ne distinguait qu'après un coup d'œil attentif les misérables constructions, faites de terre, de vieilles planches et de vieux zinc, pareilles à des tas de démolitions, rangés autour de la cour intérieure. Sur la rue, une maison à un étage, bâtie en moellons, celle-là, mais d'une décrépitude et d'une crasse repoussantes, semblait commander l'entrée, ainsi qu'une geôle. Et, en effet, Mme Méchain demeurait là, en propriétaire vigilante, sans cesse aux aguets, exploitant elle-même son petit peuple de locataires affamés.
Dès que Mme Caroline fut descendue de voiture, elle la vit apparaître sur le seuil, énorme, la gorge et le ventre coulant dans une ancienne robe de soie bleue, limée aux plis, craquée aux coutures, les joues si bouffies et si rouges, que le nez petit, disparu, semblait cuire entre deux brasiers. Elle hésitait, prise de malaise, lorsque la voix très douce, d'un charme aigrelet de pipeau champêtre, la rassura.
«Ah! madame, c'est M. Busch qui vous envoie. Vous venez pour le petit Victor.... Entrez, entrez donc. Oui, c'est bien ici la cité de Naples. La rue n'est pas classée, nous n'avons pas encore de numéros.... Entrez, il faut causer de tout ça, d'abord. Mon Dieu! c'est si ennuyeux, c'est si triste!»
Et Mme Caroline dut accepter une chaise dépaillée, dans une salle à manger noire de graisse, où un poêle rouge entretenait une chaleur et une odeur asphyxiantes. La Méchain, maintenant, se récriait sur la chance que la visiteuse avait de la rencontrer, car elle avait tant d'affaires dans Paris, elle ne remontait guère avant six heures. Il fallut l'interrompre.
«Pardon, madame, je venais pour ce malheureux enfant.
—Parfaitement, madame, je vais vous le montrer.... Vous savez que sa mère était ma cousine. Ah! je puis dire que j'ai fait mon devoir... Voici les papiers, voici les comptes.»
D'un buffet, elle tirait un dossier, bien en ordre, classé dans une chemise bleue, comme chez un agent d'affaires. Et elle ne tarissait plus sur la pauvre Rosalie sans doute elle avait fini par mener une vie tout à fait dégoûtante, allant avec le premier venu, rentrant ivre et en sang, après des bordées de huit jours; seulement, n'est-ce pas? Il fallait comprendre, car elle était bonne ouvrière avant que le père lui eût démis l'épaule, le jour où il l'avait prise sur l'escalier; et ce n'était pas, avec son infirmité, en vendant des citrons aux Halles, qu'elle pouvait vivre sage.
«Vous voyez, madame, c'est par vingt sous, par quarante sous, que je lui ai prêté tout ça. Les dates y sont le 20 juin, vingt sous; le 27 juin, encore vingt sous; le 3 juillet, quarante sous. Et, tenez! elle a dû être malade à cette époque, parce que voici des quarante sous à n'en plus finir.... Puis, il y avait Victor que j'habillais. J'ai mis un V devant toutes les dépenses faites pour le gamin.... Sans compter que, lorsque Rosalie a été morte, oh! bien salement, dans une maladie qui était une vraie pourriture, il est tombé complètement à ma charge. Alors, regardez, j'ai mis cinquante francs par mois. C'est très raisonnable. Le père est riche, il peut bien donner cinquante francs par mois pour son garçon.... Enfin, ça fait cinq mille quatre cent trois francs; et, si nous ajoutons les six cents francs des billets, nous arrivons au total de six mille francs.... Oui, tout pour six mille francs, voilà!»
Malgré la nausée qui la pâlissait, Mme Caroline fit une réflexion.
«Mais les billets ne vous appartiennent pas, ils sont la propriété de l'enfant.