— Qu'est-ce que tu regardes donc? lui demanda madame Lerat, méfiante.
Est-ce que ton père t'a accompagnée?
— Non, bien sûr, répondit Nana tranquillement. Je ne regarde rien… Je regarde qu'il fait joliment chaud. Vrai, il y a de quoi vous donner du mal à vous faire courir ainsi.
La matinée fut d'une chaleur étouffante. Les ouvrières avaient baissé les jalousies, entre lesquelles elles mouchardaient le mouvement de la rue; et elles s'étaient enfin mises au travail, rangées des deux côtés de la table, dont madame Lerat occupait seule le haut bout. Elles étaient huit, ayant chacune devant soi son pot à colle, sa pince, ses outils et sa pelote à gaufrer. Sur l'établi traînait un fouillis de fils de fer, de bobines, d'ouate, de papier vert et de papier marron, de feuilles et de pétales taillés dans de la soie, du satin ou du velours. Au milieu, dans le goulot d'une grande carafe, une fleuriste avait fourré un petit bouquet de deux sous, qui se fanait depuis la veille à son corsage.
— Ah! vous ne savez pas, dit Léonie, une jolie brune, en se penchant sur sa pelote où elle gaufrait des pétales de rosé, eh bien! cette pauvre Caroline est joliment malheureuse avec ce garçon qui venait l'attendre le soir.
Nana, en train de couper de minces bandes de papier vert, s'écria:
— Pardi! un homme qui lui fait des queues tous les jours!
L'atelier fut pris d'une gaieté sournoise, et madame Lerat dut se montrer sévère. Elle pinça le nez, en murmurant:
— Tu es propre, ma fille, tu as de jolis mots! Je rapporterai ça à ton père, nous verrons si ça lui plaira.
Nana gonfla les joues, comme si elle retenait un grand rire. Ah bien! son père! il en disait d'autres! Mais Léonie, tout d'un coup, souffla très bas et très vite:
— Eh! méfiez-vous! la patronne!