— Rue Neuve de la Goutte-d'Or, je montrerai la porte… Qu'est-ce que ça vous fait? J'ai de l'argent… C'est mon mari, n'est-ce pas? Il est à moi, je le veux.
Et l'on dut rapporter Coupeau chez lui. Lorsque le brancard traversa la foule qui s'écrasait devant la boutique du pharmacien, les femmes du quartier parlaient de Gervaise avec animation: elle boitait, la mâtine, mais elle avait tout de même du chien; bien sûr, elle sauverait son homme, tandis qu'à l'hôpital les médecins faisaient passer l'arme à gauche aux malades trop détériorés, histoire de ne pas se donner l'embêtement de les guérir. Madame Boche, après avoir emmené Nana chez elle, était revenue et racontait l'accident avec des détails interminables, toute secouée encore d'émotion.
— J'allais chercher un gigot, j'étais là, je l'ai vu tomber, répétait-elle. C'est à cause de sa petite, il a voulu la regarder, et patatras! Ah! Dieu de Dieu! je ne demande pas à en voir tomber un second… Il faut pourtant que j'aille chercher mon gigot.
Pendant huit jours, Coupeau fut très-bas. La famille, les voisins, tout le monde, s'attendaient à le voir tourner de l'oeil d'un instant à l'autre. Le médecin, un médecin très-cher qui se faisait payer cent sous la visite, craignait des lésions intérieures; et ce mot effrayait beaucoup, on disait dans le quartier que le zingueur avait eu le coeur décroché par la secousse. Seule, Gervaise, pâlie par les veilles, sérieuse, résolue, haussait les épaules. Son homme avait la jambe droite cassée; ça, tout le monde le savait; on la lui remettrait, voilà tout. Quant au reste, au coeur décroché, ce n'était rien. Elle le lui raccrocherait, son coeur. Elle savait comment les coeurs se raccrochent, avec des soins, de la propreté, une amitié solide. Et elle montrait une conviction superbe, certaine de le guérir, rien qu'à rester autour de lui et à le toucher de ses mains, dans les heures de fièvre. Elle ne douta pas une minute. Toute une semaine, on la vit sur ses pieds, parlant peu, recueillie dans son entêtement de le sauver, oubliant les enfants, la rue, la ville entière. Le neuvième jour, le soir où le médecin répondit enfin du malade, elle tomba sur une chaise, les jambes molles, l'échine brisée, tout en larmes. Cette nuit-là, elle consentit à dormir deux heures, la tête posée sur le pied du lit.
L'accident de Coupeau avait mis la famille en l'air. Maman Coupeau passait les nuits avec Gervaise; mais, dès neuf heures, elle s'endormait sur sa chaise. Chaque soir, en rentrant du travail, madame Lerat faisait un grand détour pour prendre des nouvelles. Les Lorilleux étaient d'abord venus deux et trois fois par jour, offrant de veiller, apportant même un fauteuil pour Gervaise. Puis, des querelles n'avaient pas tardé à s'élever sur la façon de soigner les malades. Madame Lorilleux prétendait avoir sauvé assez de gens dans sa vie pour savoir comment il fallait s'y prendre. Elle accusait aussi la jeune femme de la bousculer, de l'écarter du lit de son frère. Bien sûr, la Banban avait raison de vouloir quand même guérir Coupeau; car, enfin, si elle n'était pas allée le déranger rue de la Nation, il ne serait pas tombé. Seulement, de la manière dont elle l'accommodait, elle était certaine de l'achever.
Lorsqu'elle vit Coupeau hors de danger, Gervaise cessa de garder son lit avec autant de rudesse jalouse. Maintenant, on ne pouvait plus le lui tuer, et elle laissait approcher les gens sans méfiance. La famille s'étalait dans la chambre. La convalescence devait être très-longue; le médecin avait parlé de quatre mois. Alors, pendant les longs sommeils du zingueur, les Lorilleux traitèrent Gervaise de bête. Ça l'avançait beaucoup d'avoir son mari chez elle. A l'hôpital, il se serait remis sur pied deux fois plus vite. Lorilleux aurait voulu être malade, attraper un bobo quelconque, pour lui montrer s'il hésiterait une seconde à entrer à Lariboisière. Madame Lorilleux connaissait une dame qui en sortait; eh bien! elle avait mangé du poulet matin et soir. Et tous deux, pour la vingtième fois, refaisaient le calcul de ce que coûteraient au ménage les quatre mois de convalescence: d'abord les journées de travail perdues, puis le médecin, les remèdes, et plus tard le bon vin, la viande saignante. Si les Coupeau croquaient seulement leurs quatre sous d'économies, ils devraient s'estimer fièrement heureux. Mais ils s'endetteraient, c'était à croire. Oh! ça les regardait. Surtout, ils n'avaient pas à compter sur la famille, qui n'était pas assez riche pour entretenir un malade chez lui. Tant pis pour la Banban, n'est-ce pas? elle pouvait bien faire comme les autres, laisser porter son homme à l'hôpital. Ça la complétait, d'être une orgueilleuse.
Un soir, madame Lorilleux eut la méchanceté de lui demander brusquement:
— Eh bien! et votre boutique, quand la louez-vous?
— Oui, ricana Lorilleux, le concierge vous attend encore.
Gervaise resta suffoquée. Elle avait complètement oublié la boutique. Mais elle voyait la joie mauvaise de ces gens, à la pensée que désormais la boutique était flambée. Dès ce soir-là, en effet, ils guettèrent les occasions pour la plaisanter sur son rêve tombé à l'eau. Quand on parlait d'un, espoir irréalisable, ils renvoyaient la chose au jour où elle serait patronne, dans un beau magasin donnant sur la rue. Et, derrière elle, c'étaient des gorges chaudes: Elle ne voulait pas faire d'aussi vilaines suppositions; mais, en vérité, les Lorilleux avaient l'air maintenant d'être très-contents de l'accident de Coupeau, qui l'empêchait de s'établir blanchisseuse rue de la Goutte-d'Or.