Cependant, l'hiver était venu, le quatrième hiver que les Coupeau passaient rue de la Goutte-d'Or. Cette année-là, décembre et janvier furent particulièrement durs. Il gelait à pierre fendre. Après le jour de l'an, la neige resta trois semaines dans la rue sans se fondre. Ça n'empêchait pas le travail, au contraire, car l'hiver est la belle saison des repasseuses. Il faisait joliment bon dans la boutique! On n'y voyait jamais de glaçons aux vitres, comme chez l'épicier et le bonnetier d'en face. La mécanique, bourrée de coke, entretenait là une chaleur de baignoire; les linges fumaient, on se serait cru en plein été; et l'on était bien, les portes fermées, ayant chaud partout, tellement chaud, qu'on aurait fini par dormir, les yeux ouverts. Gervaise disait en riant qu'elle s'imaginait être à la campagne. En effet, les voitures ne faisaient plus de bruit en roulant sur la neige; c'était à peine si l'on entendait le piétinement des passants; dans le grand silence du froid, des voix d'enfants seules montaient, le tapage d'une bande de gamins, qui avaient établi une grande glissade, le long du ruisseau de la maréchalerie. Elle allait parfois à un des carreaux de la porte, enlevait de la main la buée, regardait ce que devenait le quartier par cette sacrée température; mais pas un nez ne s'allongeait hors des boutiques voisines, le quartier, emmitouflé de neige, semblait faire le gros dos; et elle échangeait seulement un petit signe de tête avec la charbonnière d'à côté, qui se promenait tête nue, la bouche fendue d'une oreille à l'autre, depuis qu'il gelait si fort.
Ce qui était bon surtout, par ces temps de chien, c'était de prendre, à midi, son café bien chaud. Les ouvrières n'avaient pas à se plaindre; la patronne le faisait très fort et n'y mettait pas quatre grains de chicorée; il ne ressemblait guère au café de madame Fauconnier, qui était une vraie lavasse. Seulement, quand maman Coupeau se chargeait de passer l'eau sur le marc, ça n'en finissait plus, parce qu'elle s'endormait devant la bouillotte. Alors, les ouvrières, après le déjeuner, attendaient le café en donnant un coup de fer.
Justement, le lendemain des Rois, midi et demi sonnait, que le café n'était pas prêt. Ce jour-là, il s'entêtait à ne pas vouloir passer. Maman Coupeau tapait sur le filtre avec une petite cuiller; et l'on entendait les gouttes tomber une à une, lentement, sans se presser davantage.
— Laissez-le donc, dit la grande Clémence. Ça le rend trouble….
Aujourd'hui, bien sûr, il y aura de quoi boire et manger.
La grande Clémence mettait à neuf une chemise d'homme, dont elle détachait les plis du bout de l'ongle. Elle avait un rhume à crever, les yeux enflés, la gorge arrachée par des quintes de toux qui la pliaient en deux, au bord de l'établi. Avec ça, elle ne portait pas même un foulard au cou, vêtue d'un petit lainage à dix-huit sous, dans lequel elle grelottait. Près d'elle, madame Putois, enveloppée de flanelle, matelassée jusqu'aux oreilles, repassait un jupon, qu'elle tournait autour de la planche à robe, dont le petit bout était posé sur le dossier d'une chaise; et, par terre, un drap jeté empêchait le jupon de se salir en frôlant le carreau. Gervaise occupait à elle seule la moitié de l'établi, avec des rideaux de mousseline brodée, sur lesquels elle poussait son fer tout droit, les bras allongés, pour éviter les faux plis. Tout d'un coup, le café qui se mit à couler bruyamment, lui fit lever la tète. C'était ce louchon d'Augustine qui venait de pratiquer un trou au milieu du marc, en enfonçant une cuiller dans le filtre.
— Veux-tu te tenir tranquille! cria Gervaise. Qu'est-ce que tu as donc dans le corps? Nous allons boire de la boue, maintenant.
Maman Coupeau avait aligné cinq verres sur un coin libre de l'établi. Alors, les ouvrières lâchèrent leur travail. La patronne versait toujours le café elle-même, après avoir mis deux morceaux de sucre dans chaque verre. C'était l'heure attendue de la journée. Ce jour-là, comme chacune prenait son verre et s'accroupissait sur un petit banc, devant la mécanique, la porte de la rue s'ouvrit, Virginie entra, toute frissonnante.
— Ah! mes enfants, dit-elle, ça vous coupe en deux! Je ne sens plus mes oreilles. Quel gredin de froid!
— Tiens! c'est madame Poisson! s'écria Gervaise. Ah bien! vous arrivez à propos… Vous allez prendre du café avec nous.
— Ma foi! ce n'est pas de refus… Rien que pour traverser la rue, on a l'hiver dans les os.