Le lendemain, Pascal et Clotilde prirent le train de trois heures, pour se rendre aux Tulettes. La mère de Charles, la bourrelière, leur avait amené le petit, puisqu'ils voulaient bien se charger de le conduire à l'oncle, chez lequel il devait rester toute la semaine. De nouvelles disputes avaient troublé le ménage: le mari refusait, décidément, de tolérer davantage chez lui cet enfant d'un autre, ce fils de prince, fainéant et imbécile. Comme c'était la grand'mère Rougon qui l'habillait, il était en effet, ce jour-là, tout vêtu encore de velours noir, soutaché d'une ganse d'or, tel qu'un jeune seigneur, un page d'autrefois, allant à la cour. Et, pendant le quart d'heure que dura le voyage, dans le compartiment où ils étaient seuls, Clotilde s'amusa à lui enlever sa toque, pour lustrer ses admirables cheveux blonds, sa royale chevelure dont les boucles lui tombaient sur les épaules. Mais elle portait une bague, et lui ayant passé la main sur la nuque, elle resta saisie de voir que sa caresse laissait une trace sanglante. On ne pouvait le toucher, sans que la rosée rouge perlât à sa peau: c'était un relâchement des tissus, si aggravé par la dégénérescence, que le moindre froissement déterminait une hémorragie. Tout de suite, le docteur s'inquiéta, lui demanda s'il saignait toujours aussi souvent du nez. Et Charles sut à peine répondre, dit non d'abord, puis se rappela, dit qu'il avait beaucoup saigné, l'autre jour. Il semblait en effet plus faible, il retournait à l'enfance, à mesure qu'il avançait en âge, d'une intelligence qui ne s'était jamais éveillée et qui s'obscurcissait. Ce grand garçon de quinze ans ne paraissait pas en avoir dix, si beau, si petite fille, avec son teint de fleur née à l'ombre. Très attendrie, le coeur chagrin, Clotilde, qui l'avait gardé sur ses genoux, le remit sur la banquette, lorsqu'elle s'aperçut qu'il essayait de glisser la main par l'échancrure de son corsage, dans une poussée précoce et instinctive de petit animal vicieux.

Aux Tulettes, Pascal décida qu'ils conduiraient d'abord l'enfant chez l'oncle. Et il gravirent la pente assez rude du chemin. De loin, la petite maison riait comme la veille du grand soleil, avec ses tuiles roses, ses murs jaunes, ses mûriers verts, allongeant leurs branches tordues, couvrant la terrasse d'un épais toit de feuilles. Une paix délicieuse baignait ce coin de solitude, cette retraite de sage, où l'on n'entendait que le bourdonnement des abeilles, autour des grandes mauves.

—Ah! ce gredin d'oncle, murmura Pascal en souriant, je l'envie!

Mais il était surpris de ne pas l'apercevoir déjà, debout au bord de la terrasse. Et, comme Charles s'était mis à galoper, entraînant Clotilde, pour aller voir les lapins, le docteur continua de monter seul, s'étonna, en haut, de ne trouver personne. Les volets étaient clos, la porte du vestibule bâillait, grande ouverte. Il n'y avait là que le loubet jaune, sur le seuil, les quatre pattes raidies, le poil hérissé, hurlant d'un gémissement doux et continu. Quand il vit arriver ce visiteur, qu'il reconnut sans doute, il se tut un instant, alla se poser, plus loin, puis recommença doucement à gémir.

Pascal, envahi d'une crainte, ne put retenir l'appel inquiet qui lui montait aux lèvres.

—Macquart!… Macquart!

Personne ne répondit, la maison gardait un silence de mort, avec sa seule porte grande ouverte, qui creusait un trou noir. Le chien hurlait toujours.

Et il s'impatienta, il cria plus haut:

—Macquart!… Macquart!

Rien, ne bougea, les abeilles bourdonnaient, la sérénité immense du ciel enveloppait ce coin de solitude. Et il se décida. Peut-être l'oncle dormait-il. Mais, dès qu'il eut poussé, à gauche, la porte de la cuisine, une odeur affreuse s'en échappa, une insupportable odeur d'os et de chair tombés sur un brasier. Dans la pièce, il put à peine respirer, étouffé, aveuglé par une sorte d'épaisse vapeur, une nuée stagnante et nauséabonde. Les minces filets de lumière qui filtraient à travers les fentes, ne lui permettaient pas de bien voir. Pourtant, il s'était précipité vers la cheminée, il abandonnait sa première pensée d'un incendie, car il n'y avait pas eu de feu, tous les meubles autour de lui avaient l'air intact. Et, ne comprenant pas, se sentant défaillir, dans cet air empoisonné, il courut ouvrir les volets, violemment. Un flot de lumière entra.