—Mon Dieu! mon Dieu! qu'est-ce que nous allons devenir? Nous allons donc mourir de faim!

Ébranlé alors, ému de voir des larmes emplir aussi les yeux de Clotilde, Pascal tâcha de se rappeler, de faire un peu de lumière dans son esprit. Jadis, au temps où il exerçait à Plassans, c'était en plusieurs fois qu'il avait déposé chez M. Grandguillot les cent vingt mille francs dont la rente lui suffisait, depuis seize ans déjà; et, chaque fois, le notaire lui avait donné un reçu de la somme déposée. Cela, sans doute, lui permettrait d'établir sa situation de créancier personnel. Puis, un souvenir vague se réveilla au fond de sa mémoire: sans qu'il pût, préciser la date, sur la demande et à la suite de certaines explications du notaire, il lui avait remis une procuration à l'effet d'employer tout ou partie de son argent en placements hypothécaires; et il était même certain que, sur cette procuration, le nom du mandataire était resté en blanc. Mais il ignorait si l'on avait fait usage de cette pièce, il ne s'était jamais préoccupé de savoir comment ses fonds pouvaient être placés.

De nouveau, son angoisse d'avare fit jeter ce cri à Martine:

—Ah! monsieur, vous êtes bien puni par où vous avez péché! Est-ce qu'on abandonne son argent comme ça! Moi, entendez-vous! je sais mon compte à un centime près, tous les trois mois, et je vous dirais sur le bout du doigt les chiffres et les titres.

Dans sa désolation, un sourire inconscient était monté à sa face. C'était sa lointaine et entêtée passion satisfaite, ses quatre cents francs de gages à peine écornés, économisés, placés pendant trente ans, aboutissant enfin, par l'accumulation des intérêts, à l'énorme somme d'une vingtaine de mille francs. Et ce trésor était intact, solide, déposé à l'écart, dans un endroit sûr, que personne ne connaissait. Elle en rayonnait d'aise, elle évita d'ailleurs d'insister davantage.

Pascal se récriait.

—Eh! qui vous dit que tout notre argent est perdu! Monsieur Grandguillot avait une fortune personnelle, il n'a pas emporté, je pense, sa maison et ses propriétés. On verra, on tirera les affaires au clair, je ne puis m'habituer à le croire un simple voleur…. Le seul ennui est qu'il va falloir attendre..

Il disait ces choses pour rassurer Clotilde, dont il voyait croître l'inquiétude. Elle le regardait, elle regardait la Souleiade, autour d'eux, seulement préoccupée de son bonheur, à lui, dans l'ardent désir de toujours vivre là, comme par le passé, de l'aimer toujours, au fond de cette solitude amie. Et lui-même, à vouloir la calmer, était repris de sa belle insouciance, n'ayant jamais vécu pour l'argent, ne s'imaginant pas qu'on pouvait en manquer et en souffrir.

—Mais j'en ai de l'argent! finit-il par crier. Qu'est-ce qu'elle raconte donc, Martine, que nous n'avons plus un sou et que nous allons mourir de faim!

Et, gaiement, il se leva, il les força toutes les deux à le suivre.