Puis, confiant, voyant s'ouvrir un avenir illimité:

—D'ailleurs, ce n'est pas encore ce soir que nous mourrons de faim, n'est-ce pas, Martine?… Avec ça, nous irons loin.

Martine hocha la tête. Elle s'engageait bien à aller deux mois avec ça, peut-être trois, si l'on était très raisonnable, mais pas davantage. Autrefois, le tiroir était alimenté, de l'argent arrivait toujours un peu; tandis que, maintenant, les rentrées étaient complètement nulles, depuis que monsieur abandonnait ses malades. Il ne fallait donc pas compter sur une aide, venue du dehors. Et elle conclut, en disant:

—Donnez-moi les deux billets de cent francs. Je vais tâcher de les faire durer tout un mois. Ensuite, nous verrons…. Mais soyez bien prudent, ne touchez pas aux quatre cents francs d'or, fermez le tiroir et ne le rouvrez plus.

—Oh! ça, cria le docteur, tu peux être tranquille! Je me couperais plutôt la main.

Tout fut ainsi réglé. Martine gardait la libre disposition de ces ressources dernières; et l'on pouvait se fier à son économie, on était sûr qu'elle rognerait sur les centimes. Quant à Clotilde, qui n'avait jamais eu de bourse personnelle, elle ne devait même pas s'apercevoir du manque d'argent. Seul, Pascal souffrirait de n'avoir plus son trésor ouvert, inépuisable; mais il s'était formellement engagé à tout faire payer par la servante.

—Ouf! voilà de la bonne besogne! dit-il, soulagé, heureux, comme s'il venait d'arranger une affaire considérable, qui assurait pour toujours leur existence.

Une semaine s'écoula, rien ne semblait changé à la Souleiade. Dans le ravissement de leur tendresse, ni Pascal ni Clotilde ne paraissaient plus se douter de la misère menaçante. Et, un matin que celle-ci était sortie avec Martine, pour l'accompagner au marché, le docteur, resté seul, reçut une visite, qui le remplit d'abord d'une sorte de terreur. C'était la revendeuse qui lui avait vendu le corsage en vieux point d'Alençon, cette merveille, son premier cadeau. Il se sentait si faible contre une tentation possible, qu'il en tremblait. Avant même que la marchande eût prononcé une parole, il se défendit: non! non! il ne pouvait, il ne voulait rien acheter; et, les mains en avant, il l'empêchait de rien sortir de son petit sac de cuir. Elle pourtant, très grasse et affable, souriait, certaine de la victoire. D'une voix continue, enveloppante, elle se mit à parler, à lui conter une histoire: oui! une dame qu'elle ne pouvait pas nommer, une des dames les plus distinguées de Plassans, frappée d'un malheur, réduite à se défaire d'un bijou; puis, elle s'étendit sur la superbe occasion, un bijou qui avait coûté plus de douze cents francs, qu'on se résignait à laisser pour cinq cents. Sans hâte, elle avait ouvert son sac, malgré l'effarement, l'anxiété croissante du docteur; elle en tira une mince chaîne de cou, garnie par devant de sept perles, simplement; mais les perles avaient une rondeur, un éclat, une limpidité admirables. Cela était très fin, très pur, d'une fraîcheur exquise. Tout de suite, il l'avait vu, ce collier, au cou délicat de Clotilde, comme la parure naturelle de cette chair de soie, dont il gardait, à ses lèvres, le goût de fleur. Un autre bijou l'aurait inutilement chargé, ces perles ne diraient que sa jeunesse. Et, déjà, il l'avait pris entre ses doigts frémissants, il éprouvait une mortelle peine à l'idée de le rendre. Pourtant, il se défendait toujours, jurait qu'il n'avait pas cinq cents francs, tandis que la marchande continuait, de sa voix égale, à faire valoir le bon marché, qui était réel. Après un quart d'heure encore, quand elle crut le tenir, elle voulut bien, tout d'un coup, laisser le collier à trois cents francs; et il céda, sa folie du don fut la plus forte, son besoin de faire plaisir, de parer son idole, lorsqu'il alla prendre les quinze pièces d'or, dans le tiroir, pour les compter à la marchande, il était convaincu que les affaires s'arrangeraient, chez le notaire, et qu'on aurait bientôt beaucoup d'argent.

Alors, dès que Pascal se retrouva seul, avec le bijou dans sa poche, il fut pris d'une joie d'enfant, il prépara sa petite surprise, en attendant le retour de Clotilde, bouleversé d'impatience. Et, quand il l'aperçut, son coeur battit à se rompre. Elle avait très chaud, l'ardent soleil d'août embrasait le ciel. Aussi voulut-elle changer de robe, heureuse cependant de sa promenade, racontant avec des rires le bon marché que Martine venait de faire, deux pigeons pour dix-huit sous. Lui, suffoqué par l'émotion, l'avait suivie dans sa chambre; et, comme elle n'était plus qu'en jupon, les bras nus, les épaules nues, il affecta de remarquer quelque chose à son cou.

-Tiens! qu'est-ce que tu as donc là? Fais voir.