Ah! ces dossiers abominables, elle les voyait, la nuit, dans ses cauchemars, étaler en lettres de feu les histoires vraies, les tares physiologiques de la famille, tout cet envers de sa gloire qu'elle aurait voulu à jamais enfouir, avec les ancêtres déjà morts! Elle savait comment le docteur avait eu l'idée de réunir ces documents, dès le début de ses grandes études sur l'hérédité, comment il s'était trouvé conduit à prendre sa propre famille en exemple, frappé des cas typiques qu'il y constatait et qui venaient à l'appui des lois découvertes par lui. N'était-ce pas un champ tout naturel d'observation, à portée de sa main, qu'il connaissait à fond? Et, avec une belle carrure insoucieuse de savant, il accumulait sur les siens, depuis trente années, les renseignements les plus intimes, recueillant et classant tout, dressant cet Arbre généalogique des Rougon-Macquart, dont les volumineux dossiers n'étaient que le commentaire, bourré de preuves.

—Ah! oui, continuait la vieille madame Rougon ardemment, au feu, au feu, toutes ces paperasses qui nous saliraient!

A ce moment, comme la servante se relevait pour sortir, en voyant le tour que prenait l'entretien, elle l'arrêta d'un geste prompt.

—Non, non! Martine, restez! vous n'êtes pas de trop, puisque vous êtes de la famille maintenant.

Puis, d'une voix sifflante:

—Un ramas de faussetés, de commérages, tous les mensonges que nos ennemis ont lancés autrefois contre nous, enragés par notre triomphe!… Songe un peu à cela, mon enfant. Sur nous tous, sur ton père, sur ta mère, sur ton frère, sur moi, tant d'horreurs!

—Des horreurs, grand'mère, mais comment le sais-tu?

Elle se troubla un instant.

—Oh! je m'en doute, va!… Quelle est la famille qui n'a pas eu des malheurs, qu'on peut mal interpréter? Ainsi, notre mère à tous, cette chère et vénérable Tante Dide, ton arrière-grand'mère, n'est-elle pas depuis vingt et un ans à l'Asile des Aliénés, aux Tulettes? Si Dieu lui a fait la grâce de la laisser vivre jusqu'à l'âge de cent quatre ans, il l'a cruellement frappée en lui ôtant la raison. Certes, il n'y a pas de honte à cela; seulement, ce qui m'exaspère, ce qu'il ne faut pas, c'est qu'on dise ensuite que nous sommes tous fous…. Et, tiens! sur ton grand-oncle Macquart, lui aussi, en a-t-on fait courir des bruits déplorables! Macquart a eu autrefois des torts, je ne le défends pas. Mais, aujourd'hui, ne vit-il pas bien sagement, dans sa petite propriété des Tulettes, à deux pas de notre malheureuse mère, sur laquelle il veille en bon fils?… Enfin, écoute! un dernier exemple. Ton frère Maxime a commis une grosse faute, lorsqu'il a eu, d'une servante, ce pauvre petit Charles, et il est d'autre part certain que le triste enfant n'a pas la tête solide. N'importe! cela te fera-t-il plaisir, si l'on te raconte que ton neveu est un dégénéré, qu'il reproduit, à trois générations de distance, sa trisaïeule, la chère femme près de laquelle nous le menons parfois, et avec qui il se plaît tant?… Non! il n'y a plus de famille possible, si l'on se met à tout éplucher, les nerfs de celui-ci, les muscles de cet autre. C'est à dégoûter de vivre!

Clotilde l'avait écoutée attentivement, debout dans sa longue blouse noire. Elle était redevenue grave, les bras tombés, les yeux à terre. Un silence régna, puis elle dit avec lenteur: