Et, résigné à l'aumône, David continua sa marche au bras d'Abisaïg, le vieux roi mendiant s'en alla de porte en porte, appuyé à l'épaule de la sujette amoureuse, dont la jeunesse restait son unique soutien. Il était près de six heures, la forte chaleur tombait, les rues étroites s'emplissaient de monde; et, dans ce quartier populeux, où ils étaient aimés, on les saluait, on leur souriait. Un peu de pitié se mêlait à l'admiration, car personne n'ignorait leur ruine. Pourtant, ils semblaient d'une beauté plus haute, lui tout blanc, elle toute blonde, ainsi foudroyés. On les sentait unis et confondus davantage, la tête toujours droite et fiers de leur éclatant amour, mais frappés par le malheur, lui ébranlé, tandis qu'elle, d'un coeur vaillant, le redressait. Des ouvriers en bourgeron passèrent, qui avaient plus d'argent dans leur poche. Personne n'osa leur offrir le sou qu'on ne refuse pas à ceux qui ont faim. Rue Canquoin, ils voulurent s'arrêter chez Guiraude: elle était morte à son tour, la semaine d'auparavant. Deux autres tentatives qu'ils firent, échouèrent. Désormais, ils en étaient à rêver quelque part un emprunt de dix francs. Ils battaient la ville depuis trois heures.

Ah! ce Plassans, avec le cours Sauvaire, la rue de Rome et la rue de la Banne qui le partageaient en trois quartiers, ce Plassans aux fenêtres closes, cette ville mangée de soleil, d'apparence morte, et qui cachait sous cette immobilité toute une vie nocturne de cercle et de jeu, trois fois encore ils la traversèrent, d'un pas ralenti, par cette fin limpide d'une ardente journée d'août! Sur le cours, d'anciennes pataches, qui conduisaient aux villages de la montagne, attendaient, dételées; et, à l'ombre noire des platanes, aux portes des cafés, les consommateurs, qu'on voyait là dès sept heures du matin, les regardèrent avec des sourires. Dans la ville neuve également, où des domestiques se plantèrent sur le seuil des maisons cossues, ils sentirent moins de sympathie que dans les rues désertes du quartier Saint-Marc, dont les vieux hôtels gardaient un silence ami. Ils retournèrent au fond du vieux quartier, ils allèrent jusqu'à Saint-Saturnin, la cathédrale, dont le jardin du chapitre ombrageait l'abside, un coin de délicieuse paix, d'où un pauvre les chassa en leur demandant lui-même l'aumône. On bâtissait beaucoup du côté de la gare, un nouveau faubourg poussait là, ils s'y rendirent. Puis, ils revinrent une dernière fois jusqu'à la place de la Sous-Préfecture, avec un brusque réveil d'espoir, l'idée qu'ils finiraient par rencontrer quelqu'un, que de l'argent leur serait offert. Mais ils n'étaient toujours accompagnés que du pardon souriant de la ville, à les voir si unis et si beaux. Les cailloux de la Viorne, le petit pavage pointu, leur blessait les pieds. Et ils durent enfin rentrer sans rien à la Souleiade, tous les deux, le vieux roi mendiant et sa sujette soumise, Abisaïg dans sa fleur de jeunesse, qui ramenait David vieillissant, dépouillé de ses biens, las d'avoir inutilement battu les routes.

Il était huit heures. Martine qui les attendait, comprit qu'elle n'aurait pas de cuisine à faire, ce soir-là. Elle prétendit avoir dîné; et, comme elle paraissait souffrante, Pascal l'envoya se coucher tout de suite.

—Nous nous passerons bien de toi, répétait Clotilde. Puisque les pommes de terre sont sur le feu, nous les prendrons nous-mêmes.

La servante, de méchante humeur, céda. Elle mâchait de sourdes paroles: quand on a tout mangé, à quoi bon se mettre à table? Puis, avant de s'enfermer dans sa chambre:

—Monsieur, il n'y a plus d'avoine pour Bonhomme. Je lui ai trouvé l'air drôle, et monsieur devrait aller le voir.

Tout de suite, Pascal et Clotilde, pris d'inquiétude, se rendirent à l'écurie. Le vieux cheval, en effet, était couché sur sa litière, somnolent. Depuis six mois, on ne l'avait plus sorti, à cause de ses jambes, envahies de rhumatismes; et il était devenu complètement aveugle. Personne ne comprenait pourquoi le docteur conservait cette vieille bête, Martine elle-même en arrivait à dire qu'on devait l'abattre, par simple pitié. Mais Pascal et Clotilde se récriaient, s'émotionnaient, comme si on leur eût parlé d'achever un vieux parent, qui ne s'en irait pas assez vite. Non, non! il les avait servis pendant plus d'un quart de siècle, il mourrait chez eux, de sa belle mort, en brave homme qu'il avait toujours été! Et, ce soir-là, le docteur ne dédaigna pas de l'examiner soigneusement. Il lui souleva les pieds, lui regarda les gencives, écouta les battements du coeur.

—Non, il n'a rien, finit-il par dire. C'est la vieillesse, simplement….
Ah! mon pauvre vieux, nous ne courrons plus les chemins ensemble!

L'idée qu'il manquait d'avoine tourmentait Clotilde. Mais Pascal la rassura: il fallait si peu de chose, à une bête de cet âge, qui ne travaillait plus! Elle prit alors une poignée d'herbe, au tas que la servante avait laissé là; et ce fut une joie pour tous les deux, lorsque Bonhomme voulut bien, par simple et bonne amitié, manger cette herbe dans sa main.

—Eh! mais, dit-elle en riant, tu as encore de l'appétit, il ne faut pas chercher à nous attendrir…. Bonsoir! et dors tranquille!