Dès lors, Pascal vécut dans cette pensée qu'il pouvait mourir d'une heure à l'autre. Et cela acheva de le grandir, de le hausser à l'oubli complet de lui-même. Il ne cessa pas de travailler, mais jamais il n'avait mieux compris combien l'effort doit trouver en soi sa récompense, l'oeuvre étant toujours transitoire et restant quand même inachevée. Un soir, au dîner, Martine lui apprit que Sarteur l'ouvrier chapelier, l'ancien pensionnaire de l'Asile des Tulettes, venait de se pendre. Toute la soirée, il songea à ce cas étrange, à cet homme qu'il croyait avoir sauvé de la folie homicide, par sa médication des piqûres hypodermiques, et qui, évidemment, repris d'un accès, avait eu assez de lucidité encore pour s'étrangler, au lieu de sauter à la gorge d'un passant. Il le revoyait, si parfaitement raisonnable, pendant qu'il lui conseillait de reprendre sa vie de bon ouvrier. Quelle était donc cette force de destruction, le besoin du meurtre se changeant en suicide, la mort faisant sa besogne malgré tout? Avec cet homme disparaissait son dernier orgueil de médecin guérisseur; et, chaque matin, quand il se remettait au travail, il ne se croyait plus qu'un écolier qui épelle, qui cherche la vérité toujours, à mesure qu'elle recule et qu'elle s'élargit.

Mais, cependant, dans cette sérénité, un souci lui restait, l'anxiété de savoir ce que deviendrait Bonhomme, son vieux cheval, s'il mourait avant lui. Maintenant, la pauvre bête, complètement aveugle, les jambes paralysées, ne quittait plus sa litière. Lorsque son maître la venait voir, elle entendait pourtant, tournait la tête, était sensible aux deux gros baisers qu'il lui posait sur les naseaux. Tout le voisinage haussait les épaules, plaisantait sur ce vieux parent que le docteur ne voulait pas faire abattre. Allait-il donc partir le premier, avec la pensée qu'on appellerait l'équarrisseur, le lendemain? Et, un matin, comme il entrait dans l'écurie, Bonhomme ne l'entendit pas, ne leva pas la tête. Il était mort, il gisait, l'air paisible, comme soulagé d'être mort là, doucement. Son maître s'était agenouillé, et il le baisa une dernière fois, il lui dit adieu, tandis que deux grosses larmes roulaient sur ses joues.

Ce fut ce jour-là que Pascal s'intéressa encore à son voisin, M. Bellombre. Il s'était approché d'une fenêtre, il l'aperçut, par-dessus le mur du jardin, au pâle soleil des premiers jours de novembre, faisant sa promenade accoutumée; et la vue de l'ancien professeur, vivant si parfaitement heureux, le jeta d'abord dans l'étonnement. Il lui semblait n'avoir jamais songé à cette chose, qu'un homme de soixante-dix ans était là, sans une femme, sans un enfant, sans un chien, et qu'il tirait tout son égoïste bonheur de la joie de vivre en dehors de la vie. Ensuite, il se rappela ses colères contre cet homme, ses ironies contre la peur de l'existence, les catastrophes qu'il lui souhaitait, l'espoir que le châtiment viendrait, quelque servante maîtresse, quelque parente inattendue, qui serait la vengeance. Mais non! il le retrouvait toujours aussi vert, il sentait bien que, longtemps encore, il vieillirait ainsi, dur, avare, inutile et heureux. Et, cependant, il ne l'exécrait plus, il l'aurait plaint volontiers, tellement il le jugeait ridicule et misérable, de n'être pas aimé. Lui qui agonisait, parce qu'il restait seul! Lui dont le coeur allait éclater, parce qu'il était trop plein des autres! Plutôt la souffrance, la souffrance seule, que cet égoïsme, cette mort à ce qu'on a de vivant et d'humain en soi!

Dans la nuit qui suivit, Pascal eut une nouvelle crise d'angine de poitrine. Elle dura près de cinq minutes, il crut qu'il étoufferait, sans avoir eu la force d'appeler sa servante. Lorsqu'il reprit haleine, il ne la dérangea pas, il préféra ne parler à personne de cette aggravation de son mal; mais il garda la certitude qu'il était fini, qu'il ne vivrait pas un mois peut-être. Sa première pensée alla vers Clotilde. Pourquoi ne lui écrivait-il pas d'accourir? Justement, il avait reçu une lettre d'elle, la veille, et il voulait lui répondre, ce matin-là. Puis, l'idée de ses dossiers lui apparut soudain. S'il mourait tout d'un coup, sa mère resterait la maîtresse, elle les détruirait; et ce n'étaient pas seulement les dossiers, mais ses manuscrits, tous ses papiers, trente années de son intelligence et de son travail. Ainsi se consommerait le crime qu'il avait tant redouté, dont la seule crainte, pendant ses nuits de fièvre, le faisait se relever frissonnant, l'oreille aux aguets, écoutant si l'on ne forçait pas l'armoire. Une sueur le reprit, il se vit dépossédé, outragé, les cendres de son oeuvre jetées aux quatre vents. Et, tout de suite, il revint à Clotilde, il se dit qu'il suffisait simplement de la rappeler: elle serait là, elle lui fermerait les yeux, elle défendrait sa mémoire. Déjà, il s'était assis, il se hâtait de lui écrire, pour que la lettre partit par le courrier du matin.

Mais, lorsque Pascal fut devant la page blanche, la plume aux doigts, un scrupule grandissant, un mécontentement de lui-même l'envahit. Est-ce que cette pensée des dossiers, le beau projet de leur donner une gardienne et de les sauver, n'était pas une suggestion de sa faiblesse, un prétexte qu'il imaginait pour ravoir Clotilde? L'égoïsme était au fond. Il songeait à lui, et non à elle. Il la vit rentrer dans cette maison pauvre, condamnée à soigner un vieillard malade; il la vit surtout, dans la douleur, dans l'épouvante de son agonie, lorsqu'il la terrifierait, un jour, en tombant foudroyé près d'elle. Non, non! c'était l'affreux moment qu'il voulait lui éviter, c'étaient quelques journées de cruels adieux, et la misère ensuite, triste cadeau qu'il ne pouvait lui faire, sans se croire un criminel. Son calme, son bonheur à elle seule comptait, qu'importait le reste! Il mourrait dans son trou, heureux de la croire heureuse. Quant à sauver ses manuscrits, il verrait s'il aurait la force de s'en séparer, en les remettant à Ramond. Et, même si tous ses papiers devaient périr, il y consentait, et il voulait bien que rien de lui n'existât plus, pas même sa pensée, pourvu que rien de lui désormais ne troublât l'existence de sa chère femme!

Pascal se mit donc à écrire une de ses réponses habituelles, qu'il faisait volontairement, à grand'peine, insignifiante et presque froide. Clotilde, dans sa dernière lettre, sans se plaindre de Maxime, laissait entendre que son frère se désintéressait d'elle, amusé davantage par Rose, la nièce du coiffeur de Saccard, cette petite jeune fille très blonde, à l'air candide. Et il flairait quelque manoeuvre du père, une savante captation autour du fauteuil de l'infirme, que ses vices, si précoces jadis, reprenaient, aux approches de la mort. Mais, malgré son inquiétude, il n'en donnait pas moins de très bons conseils à Clotilde, en lui répétant que son devoir était de se dévouer jusqu'au bout. Quand il signa, des larmes lui obscurcissaient la vue. C'était sa mort de bête vieillie et solitaire, sa mort sans un baiser, sans une main amie, qu'il signait. Puis, des doutes lui vinrent: avait-il raison de la laisser là-bas, dans ce milieu mauvais, où il sentait toutes sortes d'abominations autour d'elle?

A la Souleiade, chaque matin, le facteur apportait les lettres et les journaux, vers neuf heures; et Pascal, quand il écrivait à Clotilde, avait l'habitude de guetter, pour lui remettre la lettre, de façon à être bien certain qu'on n'interceptait pas sa correspondance. Or, ce matin-là, comme il était descendu lui donner celle qu'il venait d'écrire, il fut surpris d'en recevoir une nouvelle de la jeune femme, dont ce n'était pas le jour. Pourtant, il laissa partir la sienne. Ensuite, il remonta, il reprit sa place devant sa table, déchirant l'enveloppe.

Et, dès les premières lignes, ce fut un grand saisissement, une stupeur. Clotilde lui écrivait qu'elle était enceinte de deux mois. Si elle avait tant hésité à lui annoncer cette nouvelle, c'était qu'elle voulait avoir elle-même une absolue certitude. Maintenant, elle ne pouvait se tromper, la conception remontait sûrement aux derniers jours d'août, à cette nuit heureuse où elle lui avait donné le royal festin de jeunesse, le soir de leur course de misère, de porte en porte. N'avaient-ils pas senti passer, dans une de leurs étreintes, la volupté accrue et divine de l'enfant? Après le premier mois, dès son arrivée à Paris, elle avait douté, croyant à un retard, à une indisposition, bien explicable au milieu du trouble et des chagrins de leur rupture. Mais, n'ayant encore rien vu le second mois, elle avait attendu quelques jours, et elle était aujourd'hui certaine de sa grossesse, que tous les symptômes d'ailleurs confirmaient. La lettre était courte, disant le fait simplement, pleine pourtant d'une ardente joie, d'un élan d'infinie tendresse, dans un désir de retour immédiat.

Éperdu, craignant de ne pas bien comprendre, Pascal recommença la lettre. Un enfant! cet enfant qu'il se méprisait de n'avoir pu faire, le jour du départ, dans le grand souffle désolé du mistral, et qui était là déjà, qu'elle emportait, lorsqu'il regardait au loin fuir le train, par la plaine rase! Ah! c'était l'oeuvre vraie, la seule bonne, la seule vivante, celle qui le comblait de bonheur et d'orgueil. Ses travaux, ses craintes de l'hérédité avaient disparu. L'enfant allait être, qu'importait ce qu'il serait! pourvu qu'il fût la continuation, la vie léguée et perpétuée, l'autre soi-même! Il en restait remué jusqu'au fond des entrailles, dans un frisson attendri de tout son être, il riait, il parlait tout haut, il baisait follement la lettre.

Mais un bruit de pas le fit se calmer un peu. Il tourna la tête, il vit
Martine.