—Quatre heures…. Le coeur s'endort, plus de sang rouge dans l'aorte….
La valvule mollit et s'arrête….
Un râle affreux le secoua, le petit souffle devenait très lointain.
—Ça marche trop vite…. Ne me quittez pas, la clef est sous l'oreiller…. Clotilde, Clotilde….
Au pied du lit, Martine était tombée à genoux, étranglée de sanglots. Elle voyait bien que monsieur se mourait. Elle n'avait point osé courir chercher un prêtre, malgré sa grande envie; et elle récitait elle-même les prières des agonisants, elle priait ardemment le bon Dieu, pour qu'il pardonnât à monsieur et que monsieur allât droit en paradis.
Pascal mourut. Sa face était toute bleue. Après quelques secondes d'une immobilité complète, il voulut respirer, il avança les lèvres, ouvrit sa pauvre bouche, un bec de petit oiseau qui cherche à prendre une dernière gorgée d'air. Et ce fut la mort, très simple.
XIII
Ce fut seulement après le déjeuner, vers une heure, que Clotilde reçut la dépêche de Pascal. Elle était justement, ce jour-là, boudée par son frère Maxime, qui lui faisait sentir, avec une dureté croissante, ses caprices et ses colères de malade. En somme, elle avait peu réussi auprès de lui; il la trouvait trop simple, trop grave, pour l'égayer; et, maintenant, il s'enfermait avec la jeune Rose, cette petite blonde à l'air candide, qui l'amusait. Depuis que la maladie le tenait immobile et affaibli, il perdait de sa prudence égoïste de jouisseur, de sa longue méfiance contre la femme mangeuse d'hommes. Aussi, lorsque sa soeur voulut lui dire que leur oncle la rappelait, et qu'elle partait, eut-elle quelque peine à se faire ouvrir, car Rose était en train de le frictionner. Tout de suite, il l'approuva, et, s'il la pria de revenir le plus tôt possible, dès qu'elle aurait terminé là-bas ses affaires, il n'insista pas, uniquement désireux de se montrer aimable.
Clotilde passa l'après-midi à faire ses malles. Dans sa fièvre, dans l'étourdissement d'une décision si brusque, elle ne réfléchissait pas, elle était toute à la grande joie du retour. Mais, après la bousculade du dîner, après les adieux à son frère et l'interminable course en fiacre, de l'avenue du Bois-de-Boulogne à la gare de Lyon, lorsqu'elle se trouva dans un compartiment de dames seules, partie à huit heures, en pleine nuit pluvieuse et glacée de novembre, roulant déjà hors de Paris, elle se calma, fut peu à peu envahie de réflexions, finit par se sentir troublée de sourdes inquiétudes. Pourquoi donc cette dépêche, immédiate et si brève: «Je t'attends, pars ce soir»? Sans doute, c'était la réponse à la lettre où elle lui annonçait sa grossesse. Seulement, elle savait combien il désirait qu'elle restât à Paris, où il la rêvait heureuse, et elle s'étonnait maintenant de sa hâte à la rappeler. Elle n'attendait pas une dépêche, mais une lettre, puis des arrangements pris, le retour à quelques semaines de là. Était-ce donc qu'il y avait autre chose, une indisposition peut-être, un désir, un besoin de la revoir sur l'heure? Et, dès lors, cette crainte s'enfonça en elle avec la force d'un pressentiment, grandit, la posséda bientôt tout entière.
Toute la nuit, une pluie diluvienne avait fouetté les vitres du train, par les plaines de la Bourgogne. Ce déluge ne cessa qu'à Mâcon. Après Lyon, le jour parut. Clotilde avait sur elle les lettres de Pascal; et elle attendait l'aube avec impatience, pour revoir et étudier ces lettres, dont l'écriture lui avait paru changée. En effet, elle eut un petit froid au coeur, en constatant l'hésitation, les sortes de lézardes qui s'étaient produites dans les mots. Il était malade, très malade: cela, maintenant, tournait à la certitude, s'imposait à elle par une véritable divination, où il entrait moins de raisonnement que de subtile prescience. Et le reste du voyage fut horriblement long, car elle sentait croître son angoisse à mesure qu'elle approchait. Le pis était que, débarquant à Marseille dès midi et demi, elle ne pouvait prendre un train pour Plassans qu'à trois heures vingt. Trois grandes heures d'attente. Elle déjeuna au buffet de la gare, mangea fiévreusement, comme si elle avait eu peur de manquer ce train; puis, elle se traîna dans le jardin poussiéreux, alla d'un banc à un autre, sous le soleil pâle, tiède encore, au milieu de l'encombrement des omnibus et des fiacres. Enfin, elle roula de nouveau, arrêtée tous les quarts d'heure aux petites stations. Elle allongeait la tête à la portière, il lui semblait qu'elle était partie depuis plus de vingt ans et que les lieux devaient être changés. Le train quittait Sainte-Marthe, lorsqu'elle eut la forte émotion, en allongeant le cou, d'apercevoir, à l'horizon, très loin, la Souleiade, avec les deux cyprès centenaires de la terrasse, qu'on reconnaissait de trois lieues.
Il était cinq heures, le crépuscule tombait déjà. Les plaques tournantes retentirent, et Clotilde descendit. Mais elle avait eu un élancement, une douleur vive, en voyant que Pascal n'était pas sur le quai, à l'attendre. Elle se répétait depuis Lyon: «Si je ne le vois pas tout de suite, à l'arrivée, c'est qu'il est malade.» Peut-être, cependant, était-il resté dans la salle, ou s'occupait-il d'une voiture, dehors. Elle se précipita, et elle ne trouva que le père Durieu, le voiturier que le docteur employait d'habitude. Vivement, elle le questionna. Le vieil homme, un Provençal taciturne, ne se hâtait pas de répondre. Il avait là sa charrette, il demandait le bulletin de bagages, voulait d'abord s'occuper des malles. D'une voix tremblante, elle répéta sa question: