Martine, de nouveau, s'était rapprochée de Clotilde, pour la soutenir, pour montrer que toutes deux faisaient cause commune. Et, maintenant, le docteur l'apercevait, elle aussi, les sentait l'une et l'autre unies dans la même volonté de conquête. Après des années de sourdes tentatives, c'était enfin la guerre ouverte, le savant qui voit les siens se tourner contre sa pensée et la menacer de destruction. Il n'est point de pire tourment, avoir la trahison chez soi, autour de soi, être traqué, dépossédé, anéanti, par ceux que vous aimez et qui vous aiment!
Brusquement, cette idée affreuse lui apparut.
—Mais vous m'aimez toutes les deux pourtant!
Il vit leurs yeux s'obscurcir de larmes, il fut pris d'une infinie tristesse, dans cette fin si calme d'un beau jour. Toute sa gaieté, toute sa bonté, qui venaient de sa passion de la vie, en étaient bouleversées.
—Ah! ma chérie, et toi, ma pauvre fille, vous faites ça pour mon bonheur, n'est-ce pas? Mais, hélas! que nous allons être malheureux!
II
Le lendemain matin, Clotilde, dès six heures, se réveilla. Elle s'était mise au lit fâchée avec Pascal, ils se boudaient. Et son premier sentiment fut un malaise, un chagrin sourd, le besoin immédiat de se réconcilier, pour ne pas garder sur son coeur le gros poids qu'elle y retrouvait.
Vivement, sautant du lit, elle était allée entr'ouvrir les volets des deux fenêtres. Déjà haut, le soleil entra, coupa la chambre de deux barres d'or. Dans cette pièce ensommeillée, toute moite d'une bonne odeur de jeunesse, la claire matinée apportait de petits souffles d'une gaieté fraîche; tandis que, revenue s'asseoir au bord du matelas, la jeune fille demeurait un instant songeuse, simplement vêtue de son étroite chemise, qui semblait encore l'amincir, avec ses jambes longues et fuselées, son torse élancé et fort, à la gorge ronde, au cou rond, aux bras ronds et souples; et sa nuque, ses épaules adorables jetaient un lait pur, une soie blanche, polie, d'une infinie douceur. Longtemps, à l'âge ingrat, de douze à dix-huit ans, elle avait paru trop grande, dégingandée, montant aux arbres comme un garçon. Puis, du galopin sans sexe, s'était dégagée cette fine créature de charme et d'amour.
Les yeux perdus, elle continuait à regarder les murs de la chambre. Bien que la Souleiade datât du siècle dernier, on avait dû la remeubler sous le premier empire, car il y avait là, pour tenture, une ancienne indienne imprimée, représentant des bustes de sphinx, dans des enroulements de couronnes de chêne. Autrefois d'un rouge vif, cette indienne était devenue rose, d'un vague rose qui tournait à l'orange. Les rideaux des deux fenêtres et du lit existaient; mais il avait fallu les faire nettoyer, ce qui les avait pâlis encore. Et c'était vraiment exquis, cette pourpre effacée, ce ton d'aurore, si délicatement doux. Quant au lit, tendu de la même étoffe, il tombait d'une vétusté telle, qu'on l'avait remplacé par un autre lit, pris dans une pièce voisine, un autre lit empire, bas et très large, en acajou massif, garni de cuivres, dont les quatre colonnes d'angle portaient aussi des bustes de sphinx, pareils à ceux de la tenture. D'ailleurs, le reste du mobilier était appareillé, une armoire à portes pleines et à colonnes, une commode à marbre blanc cerclé d'une galerie, une haute psyché monumentale, une chaise longue aux pieds raidis, des sièges aux dossiers droits, en forme de lyre. Mais un couvrepied, fait d'une ancienne jupe de soie Louis XV, égayait le lit majestueux, tenant le milieu du panneau, en face des fenêtres; tout un amas de coussins rendait moelleuse la dure chaise longue; et il y avait deux étagères et une table garnies également de vieilles soies brochées de fleurs, découvertes au fond d'un placard.
Clotilde enfin mit ses bas, enfila un peignoir de piqué blanc; et, ramassant du bout des pieds ses mules de toile grise, elle courut dans son cabinet de toilette, une pièce de derrière, qui donnait sur l'autre façade. Elle l'avait fait simplement tendre de coutil écru, à rayures bleues; et il ne s'y trouvait que des meubles de sapin verni, la toilette, deux armoires, des chaises. On l'y sentait pourtant d'une coquetterie naturelle et fine, très femme. Cela avait poussé chez elle, en même temps que la beauté. A côté de la têtue, de la garçonnière qu'elle restait parfois, elle était devenue une soumise, une tendre, aimant à être aimée. La vérité était qu'elle avait grandi librement, n'ayant jamais appris qu'à lire et à écrire, s'étant fait ensuite d'elle-même une instruction assez vaste, en aidant son oncle. Mais il n'y avait eu aucun plan arrêté entre eux, elle s'était seulement passionnée pour l'histoire naturelle, ce qui lui avait tout révélé de l'homme et de la femme. Et elle gardait sa pudeur de vierge, comme un fruit que nulle main n'a touché, sans doute grâce à son attente ignorée et religieuse de l'amour, ce sentiment profond de femme qui lui faisait réserver le don de tout son être, son anéantissement dans l'homme qu'elle aimerait.