—Depuis le terrible choc qu'elle a reçu, expliqua enfin Pascal à voix basse, elle est ainsi: toute intelligence, tout souvenir paraît aboli en elle. Le plus souvent, elle se tait; parfois, elle a un flot bégayé de paroles indistinctes. Elle rit, elle pleure sans motif, elle est une chose que rien n'affecte…. Et, pourtant, je n'oserais dire que la nuit soit absolue, que des souvenirs ne restent pas emmagasinés au fond…. Ah! la pauvre vieille mère, comme je la plains, si elle n'en est pas encore à l'anéantissement final! A quoi peut-elle penser, depuis vingt et un ans, si elle se souvient?

D'un geste, il écarta ce passé affreux, qu'il connaissait. Il la revoyait jeune, grande créature mince et pâle, aux yeux effarés, veuve tout de suite de Rougon, du lourd jardinier qu'elle avait voulu pour mari, se jetant avant la fin de son deuil aux bras du contrebandier Macquart, qu'elle aimait d'un amour de louve et qu'elle n'épousait même pas. Elle avait ainsi vécu quinze ans, avec un enfant légitime et deux bâtards, au milieu du vacarme et du caprice, disparaissant pendant des semaines, revenant meurtrie, les bras noirs. Puis, Macquart était mort d'un coup de feu, abattu comme un chien par un gendarme; et, sous ce premier choc, elle s'était figée, ne gardant déjà de vivants que ses yeux d'eau de source, dans sa face blême, se retirant du monde au fond de la masure que son amant lui avait laissée, y menant pendant quarante années l'existence d'une nonne, que traversaient d'épouvantables crises nerveuses. Mais l'autre choc devait l'achever, la jeter à la démence, et Pascal se la rappelait, la scène atroce, car il y avait assisté: un pauvre enfant que la grand'mère avait pris chez elle, son petit-fils Silvère, victime des haines et des luttes sanglantes de la famille, et dont un gendarme encore avait cassé la tête d'un coup de pistolet, pendant la répression du mouvement insurrectionnel de 1851. Du sang, toujours, l'éclaboussait.

Félicité, pourtant, s'était approchée de Charles, si absorbé dans ses images, que tout ce monde ne le dérangeait pas.

—Mon petit chéri, c'est ton père, ce monsieur…. Embrasse-le.

Et tous, dès lors, s'occupèrent de Charles. Il était très joliment mis, en veste et en culotte de velours noir, soutachées de ganse d'or. D'une pâleur de lis, il ressemblait vraiment à un fils de ces rois qu'il découpait, avec ses larges yeux pâles et le ruissellement de ses cheveux blonds. Mais ce qui frappait surtout, en ce moment, c'était sa ressemblance avec Tante Dide, cette ressemblance qui avait franchi trois générations, qui sautait de ce visage desséché de centenaire, de ces traits usés, à cette délicate figure d'enfant, comme effacée déjà elle aussi, très vieille et finie par l'usure de la race. En face l'un de l'autre, l'enfant imbécile, d'une beauté de mort, était comme la fin de l'ancêtre, l'oubliée.

Maxime se pencha pour mettre un baiser sur le front du petit; et il avait le coeur froid, cette beauté elle-même l'effrayait, son malaise grandissait dans cette chambre de démence, où soufflait toute une misère humaine, venue de loin.

—Comme tu es beau, mon mignon!… Est-ce que tu m'aimes un peu?

Charles le regarda, ne comprit pas, se remit à ses images.

Mais tous restèrent saisis. Sans que l'expression fermée de son visage eût changé, Tante Dide pleurait, un flot de larmes roulait de ses yeux vivants sur ses joues mortes. Elle ne quittait toujours pas l'enfant du regard, et elle pleurait lentement, à l'infini.

Alors, ce fut, pour Pascal, une émotion extraordinaire. Il avait pris le bras de Clotilde, il le serrait violemment, sans qu'elle pût comprendre. C'était que, devant ses yeux, s'évoquait toute la lignée, la branche légitime et la branche bâtarde, qui avaient poussé de ce tronc, lésé déjà par la névrose. Les cinq générations étaient là en présence, les Rougon et les Macquart, Adélaïde Fouque à la racine, puis le vieux bandit d'oncle, puis lui-même, puis Clotilde et Maxime, et enfin Charles. Félicité comblait la place de son mari mort. Il n'y avait pas de lacune, la chaîne se déroulait, dans son hérédité logique et implacable. Et quel siècle évoqué, au fond du cabanon tragique, où soufflait cette misère venue de loin, dans un tel effroi, que tous, malgré l'accablante chaleur, frissonnèrent!