Il eut un geste d'abattement.
—Oh! tu peux entrer, je ne te battrai pas, je n'en ai plus la force.
Et, dès ce jour, il la toléra autour de lui, il lui permit de le servir. Mais il avait pourtant des caprices, il ne voulait pas qu'elle entrât, lorsqu'il était couché, pris d'une sorte de pudeur maladive; et il la forçait à lui envoyer Martine. D'ailleurs, il restait au lit rarement, se traînait de chaise en chaise, dans son impuissance à faire un travail quelconque. Le mal s'était encore aggravé, il en arrivait au désespoir de tout, ravagé de migraines et de vertiges d'estomac, sans force, comme il le disait, pour mettre un pied devant l'autre, convaincu chaque matin qu'il coucherait le soir aux Tulettes, fou à lier. Il maigrissait, il avait une face douloureuse, d'une beauté tragique, sous le flot de ses cheveux blancs, qu'il continuait à peigner par une dernière coquetterie. Et, s'il acceptait qu'on le soignât, il refusait rudement tout remède, dans le doute où il était tombé de la médecine.
Clotilde, alors, n'eut plus d'autre préoccupation que lui. Elle se détachait du reste, elle était allée d'abord aux messes basses, puis elle avait cessé complètement de se rendre à l'église. Dans son impatience d'une certitude et du bonheur, il semblait qu'elle commençât à se contenter par cet emploi de toutes ses minutes, autour d'un être cher, qu'elle aurait voulu revoir bon et joyeux. C'était un don de sa personne, un oubli d'elle-même, un besoin de faire son bonheur du bonheur d'un autre: et cela inconsciemment, sous la seule impulsion de son coeur de femme, au milieu de cette crise qu'elle traversait, qui la modifiait profondément, sans qu'elle en raisonnât. Elle se taisait toujours sur le désaccord qui les avait séparés, elle n'avait pas l'idée encore de se jeter à son cou, en lui criant qu'elle était à lui, qu'il pouvait revivre, puisqu'elle se donnait. Dans sa pensée, elle n'était qu'une fille tendre, le veillant, comme une autre parente l'aurait veillé. Et cela était très pur, très chaste, des soins délicats, de continuelles prévenances, un tel envahissement de sa vie, que les journées, maintenant, passaient rapides, exemptes du tourment de l'au delà, pleines de l'unique souhait de le guérir.
Mais où elle eut à soutenir une véritable lutte, ce fut pour le décider à se piquer. Il s'emportait, niait sa découverte, se traitait d'imbécile. Et elle aussi criait. C'était elle, à présent, qui avait foi en la science, qui s'indignait de le voir douter de son génie. Longtemps, il résista; puis, affaibli, cédant à l'empire qu'elle prenait, il voulut simplement s'éviter la tendre querelle qu'elle lui cherchait chaque matin. Dès les premières piqûres, il éprouva un grand soulagement, bien qu'il refusât d'en convenir. La tête se dégageait, les forces revenaient peu à peu. Aussi triompha-t-elle, prise pour lui d'un élan d'orgueil, exaltant sa méthode, se révoltant de ce qu'il ne s'admirât pas lui-même, comme un exemple des miracles qu'il pouvait faire. Il souriait, il commençait à voir clair dans son cas. Ramond avait dit vrai, il ne devait y avoir eu là que de l'épuisement nerveux. Peut-être, tout de même, finirait-il par s'en tirer.
—Eh! c'est toi qui me guéris, petite fille, disait-il, sans vouloir avouer son espoir. Les remèdes, vois-tu, ça dépend de la main qui les donne.
La convalescence traîna, dura tout le mois de février. Le temps restait clair et froid, pas un jour le soleil ne cessa de chauffer la salle, de son bain de pâles rayons. Et il y eut pourtant des rechutes de noires tristesses, des heures où le malade retombait à ses épouvantes; tandis que sa gardienne, désolée, devait aller s'asseoir à l'autre bout de la pièce, pour ne pas l'irriter davantage. De nouveau, il désespérait de la guérison. Il devenait amer, d'une ironie agressive.
Ce fut par un de ces mauvais jours que Pascal, s'étant approché d'une fenêtre, aperçut son voisin, M. Bellombre, le professeur retraité, en train de faire le tour de ses arbres, pour voir s'ils avaient beaucoup de boutons à fruit. La vue du vieillard si correct et si droit, d'un beau calme d'égoïsme, sur lequel la maladie ne semblait avoir jamais eu de prise, le jeta brusquement hors de lui.
—Ah! gronda-t-il, en voilà un qui ne se surmènera jamais, qui ne risquera jamais sa peau à se faire du chagrin!
Et il partit de là, entama un éloge ironique de l'égoïsme. Être tout seul au monde, n'avoir pas un ami, pas une femme, pas un enfant à soi, quelle félicité! Ce dur avare qui, pendant quarante ans, n'avait eu qu'à gifler les enfants des autres, qui s'était retiré à l'écart, sans un chien, avec un jardinier muet et sourd, plus âgé que lui, ne représentait-il pas la plus grande somme de bonheur possible sur la terre? Pas une charge, pas un devoir, pas une préoccupation autre que celle de sa chère santé! C'était un sage, il vivrait cent ans.