—Oui, oui, murmura-t-elle à voix basse, mademoiselle réfléchit beaucoup depuis quelque temps…. Je la trouve dans tous les coins. On lui parle, elle ne vous répond pas. C'est comme les gens qui couvent une maladie et qui ont les yeux à l'envers…. Il se passe des choses, elle n'est plus la même, plus la même….

Et elle reprit le plantoir, elle enfonça un poireau, dans son entêtement au travail; tandis que la vieille madame Rougon, un peu tranquillisée, s'en allait, certaine du mariage, disait-elle.

Pascal, en effet, semblait accepter le mariage de Clotilde ainsi qu'une chose résolue, inévitable. Il n'en avait plus reparlé avec elle; les rares allusions qu'ils y faisaient entre eux, dans leurs conversations de toutes les heures, les laissaient calmes; et c'était simplement comme si les deux mois qu'ils avaient encore à vivre ensemble, devaient être sans fin, une éternité dont ils n'auraient pas vu le bout. Elle, surtout, le regardait en souriant, renvoyait à plus tard les ennuis, les partis à prendre, d'un joli geste vague, qui s'en remettait à la vie bienfaisante. Lui, guéri, retrouvant ses forces chaque jour, ne s'attristait qu'au moment de rentrer dans la solitude de sa chambre, le soir, quand elle était couchée. Il avait froid, un frisson le prenait, à songer qu'une époque allait venir où il serait toujours seul. Était-ce donc la vieillesse commençante qui le faisait grelotter ainsi? Cela, au loin, lui apparaissait comme une contrée de ténèbres, dans laquelle il sentait déjà toutes ses énergies se dissoudre. Et, alors, le regret de la femme, le regret de l'enfant l'emplissait de révolte, lui tordait le coeur d'une intolérable angoisse.

Ah! que n'avait-il vécu! Certaines nuits, il arrivait à maudire la science, qu'il accusait de lui avoir pris le meilleur de sa virilité. Il s'était laissé dévorer par le travail, qui lui avait mangé le cerveau, mangé le coeur, mangé les muscles. De toute cette passion solitaire, il n'était né que des livres, du papier noirci que le vent emporterait sans doute, dont les feuilles froides lui glaçaient les mains, lorsqu'il les ouvrait. Et pas de vivante poitrine de femme à serrer contre la sienne, pas de tièdes cheveux d'enfant à baiser! Il avait vécu seul dans sa couche glacée de savant égoïste, il y mourrait seul. Vraiment, allait-il donc mourir ainsi? ne goûterait-il pas au bonheur des simples portefaix, des charretiers dont les fouets claquaient sous ses fenêtres? Il s'enfiévrait à l'idée qu'il devait se hâter, car bientôt il ne serait plus temps. Toute sa jeunesse inemployée, tous ses désirs refoulés et amassés lui remontaient alors dans les veines, en un flot tumultueux. C'étaient des serments d'aimer encore, de revivre pour épuiser les passions qu'il n'avait point bues, de goûter à toutes, avant d'être un vieillard. Il frapperait aux portes, il arrêterait les passants, il battrait les champs et la ville. Puis, le lendemain, quand il s'était lavé à grande eau et qu'il quittait sa chambre, toute cette fièvre se calmait, les tableaux brûlants s'effaçaient, il retombait à sa timidité naturelle. Puis, la nuit suivante, la peur de la solitude le rejetait à la même insomnie, son sang se rallumait, et c'étaient les mêmes désespoirs, les mêmes rébellions, les mêmes besoins de ne pas mourir sans avoir connu la femme.

Pendant ces nuits ardentes, les yeux grands ouverts dans l'obscurité, il recommençait toujours le même rêve. Une fille des routes passait, une fille de vingt ans, admirablement belle; et elle entrait s'agenouiller devant lui, d'un air d'adoration soumise, et il l'épousait. C'était une de ces pèlerines d'amour, comme on en trouve dans les anciennes histoires, qui avait suivi une étoile pour venir rendre la santé et la force à un vieux roi très puissant, couvert de gloire. Lui était le vieux roi, et elle l'adorait, elle faisait ce miracle, avec ses vingt ans, de lui donner de sa jeunesse. Il sortait triomphant de ses bras, il avait retrouvé la foi, le courage en la vie. Dans une Bible du quinzième siècle qu'il possédait, ornée de naïves gravures sur bois, une image surtout l'intéressait, le vieux roi David rentrant dans sa chambre, la main posée sur l'épaule nue d'Abisaïg, la jeune Sunamite. Et il lisait le texte, sur la page voisine: «Le roi David, étant vieux, ne pouvait se réchauffer, quoiqu'on le couvrit beaucoup. Ses serviteurs lui dirent donc: «Nous chercherons une jeune fille vierge pour le roi notre seigneur, afin qu'elle se tienne en présence du roi, qu'elle puisse l'amuser, et que, dormant près de lui, elle réchauffe le roi notre seigneur.» Ils cherchèrent donc dans toutes les terres d'Israël une fille qui fût jeune et belle; ils trouvèrent Abisaïg, Sunamite, et l'amenèrent au roi; c'était une jeune fille, d'une grande beauté; elle dormait auprès du roi, et elle le servait….» Ce frisson du vieux roi, n'était-ce pas celui qui le glaçait maintenant, dès qu'il se couchait seul, sous le plafond morne de sa chambre? Et la fille des routes, la pèlerine d'amour que son rêve lui amenait, n'était-elle pas l'Abisaïg dévotieuse et docile, la sujette passionnée se donnant toute à son maître, pour son unique bien? Il la voyait toujours là, en esclave heureuse de s'anéantir en lui, attentive à son moindre désir, d'une beauté si éclatante, qu'elle suffisait à sa continuelle joie, d'une douceur telle, qu'il se sentait près d'elle comme baigné d'une huile parfumée. Puis, à feuilleter parfois l'antique Bible, d'autres gravures défilaient, son imagination s'égarait au milieu de ce monde évanoui des patriarches et des rois. Quelle foi en la longévité de l'homme, en sa force créatrice, en sa toute-puissance sur la femme, ces extraordinaires histoires d'hommes de cent ans fécondant encore leurs épouses, recevant leurs servantes dans leur lit, accueillant les jeunes veuves et les vierges qui passent! C'était Abraham centenaire, père d'Ismaël et d'Isaac, époux de sa soeur Sara, maître obéi de sa servante Agar. C'était la délicieuse idylle de Ruth et de Booz, la jeune veuve arrivant au pays de Bethléem, pendant la moisson des orges, venant se coucher, par une nuit tiède, aux pieds du maître, qui comprend le droit qu'elle réclame, et l'épouse, comme son parent par alliance, selon la loi. C'était toute cette poussée libre d'un peuple fort et vivace, dont l'oeuvre devait conquérir le monde, ces hommes à la virilité jamais éteinte, ces femmes toujours fécondes, cette continuité entêtée et pullulante de la race, au travers des crimes, des adultères, des incestes, des amours hors d'âge et hors de raison. Et son rêve, à lui, devant les vieilles gravures naïves, finissait par prendre une réalité. Abisaïg entrait dans sa triste chambre qu'elle éclairait et qu'elle embaumait, ouvrait ses bras nus, ses flancs nus, toute sa nudité divine, pour lui faire le don de sa royale jeunesse.

Ah! la jeunesse, il en avait une faim dévorante! Au déclin de sa vie, ce désir passionné de jeunesse était la révolte contre l'âge menaçant, une envie désespérée de revenir en arrière, de recommencer. Et, dans ce besoin de recommencer, il n'y avait pas seulement, pour lui, le regret des premiers bonheurs, l'inestimable prix des heures mortes, auxquelles le souvenir prête son charme; il y avait aussi la volonté bien arrêtée de jouir, cette fois, de sa santé et de sa force, de ne rien perdre de la joie d'aimer. Ah! la jeunesse, comme il y aurait mordu à pleines dents, comme il l'aurait revécue avec l'appétit vorace de toute la manger et de toute la boire, avant de vieillir. Une émotion l'angoissait, lorsqu'il se revoyait à vingt ans, la taille mince, d'une vigueur bien portante de jeune chêne, les dents éclatantes, les cheveux drus et noirs. Avec quelle fougue il les aurait fêtés, ces dons dédaignés autrefois, si un prodige les lui avait rendus! Et la jeunesse chez la femme, une jeune fille qui passait, le troublait, le jetait à un attendrissement profond. C'était même souvent en dehors de la personne, l'image seule de la jeunesse, l'odeur pure et l'éclat qui sortait d'elle, des yeux clairs, des lèvres saines, des joues fraîches, un cou délicat surtout, satiné et rond, ombré de cheveux follets sur la nuque; et la jeunesse lui apparaissait toujours fine et grande, divinement élancée en sa nudité tranquille. Ses regards suivaient l'apparition, son coeur se noyait d'un désir infini. Il n'y avait que la jeunesse de bonne et de désirable, elle était la fleur du monde, la seule beauté, la seule joie, le seul vrai bien, avec la santé, que la nature pouvait donner à l'être. Ah! recommencer, être jeune encore, avoir à soi, dans une étreinte, toute la femme jeune!

Pascal et Clotilde, maintenant, depuis que les belles journées d'avril fleurissaient les arbres fruitiers, avaient repris leurs promenades du matin, dans la Souleiade. Il faisait ses premières sorties de convalescent, elle le conduisait sur l'aire déjà brûlante, l'emmenait par les allées de la pinède, le ramenait au bord de la terrasse, que coupaient seules les barres d'ombre des deux cyprès centenaires. Le soleil y blanchissait les vieilles dalles, l'immense horizon se déroulait sous le ciel éclatant.

Et, un matin que Clotilde avait couru, elle rentra très animée, toute vibrante de rires, si gaiement étourdie, qu'elle monta dans la salle, sans avoir ôté son chapeau de jardin, ni la dentelle légère qu'elle avait nouée à son cou.

—Ah! dit-elle, j'ai chaud!… Et suis-je sotte de ne m'être pas débarrassée en bas! Je vais redescendre ça tout à l'heure.

Elle avait, en entrant, jeté la dentelle sur un fauteuil. Mais ses mains s'impatientaient, à vouloir défaire les brides du grand chapeau de paille.