Alors, Pascal, tombé sur une chaise boiteuse, la face entre ses deux mains jointes, comme pour ne plus voir la lumière du jour, éclata en gros sanglots. Mon Dieu! qu'allait-il devenir? Une fillette que son frère lui avait confiée, qu'il avait élevée en bon père, et qui était, aujourd'hui, cette tentatrice de vingt-cinq ans, la femme dans sa toute-puissance souveraine! Il se sentait plus désarmé, plus débile qu'un enfant.

Et, au-dessus du désir physique, il l'aimait encore d'une immense tendresse, épris de sa personne morale et intellectuelle, de sa droiture de sentiment, de son joli esprit, si brave, si net. Il n'y avait pas jusqu'à leur désaccord, cette inquiétude du mystère dont elle était tourmentée, qui n'achevât de la lui rendre précieuse, comme un être différent de lui, où il retrouvait un peu de l'infini des choses. Elle lui plaisait dans ses rébellions, quand elle lui tenait tête. Elle était la compagne et l'élève, il la voyait telle qu'il l'avait faite, avec son grand coeur, sa franchise passionnée, sa raison victorieuse. Et elle restait toujours nécessaire et présente, il ne s'imaginait pas qu'il pourrait respirer un air où elle ne serait plus, il avait le besoin de son haleine, du vol de ses jupes autour de lui, de sa pensée et de son affection dont il se sentait enveloppé, de ses regards, de son sourire, de toute sa vie quotidienne de femme qu'elle lui avait donnée, qu'elle n'aurait pas la cruauté de lui reprendre. A l'idée qu'elle allait partir, c'était, sur sa tête, comme un écroulement du ciel, la fin de tout, les ténèbres dernières. Elle seule existait au monde, elle était la seule haute et bonne, la seule intelligente et sage, la seule belle, d'une beauté de miracle. Pourquoi donc, puisqu'il l'adorait et qu'il était son maître, ne montait-il pas la reprendre dans ses bras et la baiser comme une idole? Ils étaient bien libres tous les deux, elle n'ignorait rien, elle avait l'âge d'être femme. Ce serait le bonheur.

Pascal, qui ne pleurait plus, se leva, voulut marcher vers la porte. Mais, tout d'un coup, il retomba sur la chaise, écrasé par de nouveaux sanglots. Non, non! c'était abominable, c'était impossible! Il venait de sentir, sur son crâne, ses cheveux blancs comme une glace; et il avait une horreur de son âge, de ses cinquante-neuf ans, à la pensée de ses vingt-cinq ans, à elle. Son frisson de terreur l'avait repris, la certitude qu'elle le possédait, qu'il allait être sans force contre la tentation journalière. Et il la voyait lui donnant à dénouer les brides de son chapeau, l'appelant, le forçant à se pencher derrière elle, pour quelque correction, dans son travail; et il se voyait aveuglé, affolé, lui dévorant le cou, lui dévorant la nuque, à pleine bouche. Ou bien, c'était pis encore, le soir, quand ils tardaient tous deux à faire apporter la lampe, un alanguissement sous la tombée lente de la nuit complice, une chute involontaire, l'irréparable, aux bras l'un de l'autre. Toute une colère le soulevait contre ce dénouement possible, certain même, s'il ne trouvait pas le courage de la séparation. Ce serait de sa part le pire des crimes, un abus de confiance, une séduction basse. Sa révolte fut telle, qu'il se leva courageusement, cette fois, et qu'il eut la force de remonter dans la salle, bien résolu à lutter.

En haut, Clotilde s'était tranquillement remise à un dessin. Elle ne tourna pas même la tête, elle se contenta de dire:

—Comme tu as été longtemps! Je finissais par croire que Martine avait une erreur de dix sous dans ses comptes.

Cette plaisanterie habituelle sur l'avarice de la servante le fit rire. Et il alla s'asseoir tranquillement, lui aussi, devant sa table. Ils ne parlèrent plus jusqu'au déjeuner. Une grande douceur le baignait, le calmait, depuis qu'il était près d'elle. Il osa la regarder, il fut attendri par son fin profil, son air sérieux de grande fille qui s'applique. Avait-il donc fuit un cauchemar, en bas? Allait-il se vaincre si aisément?

—Ah! s'écria-t-il, quand Martine les appela, j'ai une faim! tu vas voir si je me refais des muscles!

Gaiement, elle était venue lui prendre le bras.

—C'est ça, maître! il faut être joyeux et fort!

Mais, la nuit, dans sa chambre, l'agonie recommença. A l'idée de la perdre, il avait dû enfoncer sa face au fond de l'oreiller, pour étouffer ses cris. Des images s'étaient précisées, il l'avait vue aux bras d'une autre, faisant à un autre le don de son corps vierge, et une jalousie atroce le torturait. Jamais il ne trouverait l'héroïsme de consentir à un pareil sacrifice. Toutes sortes de plans se heurtaient dans sa pauvre tête en feu: l'écarter du mariage, la garder près de lui, sans qu'elle soupçonnât jamais sa passion; s'en aller avec elle, voyager de ville en ville, occuper leurs deux cerveaux d'études sans fin, pour conserver leur camaraderie de maître à élève; ou même, s'il le fallait, l'envoyer à son frère dont elle serait la garde-malade, la perdre plutôt que de la livrer à un mari. Et, à chacune de ces solutions, il sentait son coeur se déchirer et crier d'angoisse, dans son impérieux besoin de la posséder tout entière. Il ne se contentait plus de sa présence, il la voulait à lui, pour lui, en lui, telle qu'elle se dressait rayonnante, sur l'obscurité de la chambre, avec sa nudité pure, vêtue du seul flot déroulé de ses cheveux. Ses bras étreignaient le vide, il sauta du lit, chancelant ainsi qu'un homme pris de boisson; et ce fut seulement dans le grand calme noir de la salle, les pieds nus sur le parquet, qu'il se réveilla de cette folie brusque. Où allait-il donc, grand Dieu? Frapper à la porte de cette enfant endormie? l'enfoncer peut-être d'un coup d'épaule? Le petit souffle pur qu'il crut entendre, au milieu du profond silence, le frappa au visage, le renversa, comme un vent sacré. Et il revint s'abattre sur son lit, dans une crise de honte et d'affreux désespoir.