Est-ce que j'ai jamais nié les grandes qualités de nos auteurs contemporains, la carrure solide et simple de M. Emile Augier, les études humaines de M. Alexandre Dumas fils, gâtées malheureusement par une si étrange philosophie, la fine et spirituelle observation de MM. Meilhac et Halévy, le mouvement endiablé de M. Sardou? Je ne suis pas aussi fou et aussi injuste qu'on veut le dire. Qu'on me relise, on verra que j'ai toujours fait la part de chacun, même lorsque je me suis montré sévère.

Mais où je me sépare complètement de M. Sarcey, c'est quand il ajoute: «Si vous mettez à part ces grands noms de Molière et de Shakespeare, qui ne sont que des accidents de génie, vous pouvez courir toute l'histoire du théâtre dans l'univers sans trouver une époque où se soient rencontrés à la fois, dans un seul genre, tant d'écrivains de premier ordre.»

De premier ordre, je le nie absolument. Mettons de second ordre, même de troisième, pour quelques-uns. On le verra plus tard. M. Sarcey obéit à un sentiment dont les critiques de toutes les époques ont fait preuve, en plaçant au premier rang les auteurs dramatiques contemporains; mais où sont les auteurs de premier ordre du siècle dernier et même du commencement de ce siècle? Il faut lire les anciens comptes rendus pour savoir ce qu'on doit penser des places distribuées ainsi par la critique courante. Je l'ai dit et je le répète, ce qui nous sépare, M. Sarcey et moi, c'est qu'il est enfoncé dans l'actualité, dans la pratique quotidienne de son devoir de lundiste, dans le théâtre au jour le jour; tandis que ce théâtre n'est pour moi qu'un sujet d'analyse générale, et que je ne juge jamais ni un homme ni une oeuvre sans m'inquiéter du passé et de l'avenir.

Veut-il savoir ce que j'entends par un homme de premier ordre? J'entends un créateur. Quiconque ne crée pas, n'arrive pas avec sa formule nouvelle, son interprétation originale de la nature, peut avoir beaucoup de qualités; seulement, il ne vivra pas, il n'est en somme qu'un amuseur. Or, dans ce siècle, Victor Hugo seul a créé au théâtre. Je n'aime point sa formule; je la trouve fausse. Mais elle existe et elle restera, même lorsque ses pièces ne se joueront plus. Cherchez autour de lui, voyez comme tout passe et comme tout s'oublie.

Théodore Barrière vient à peine de mourir, et le voilà reculé dans un brouillard. Que les autres s'en aillent, ils fondront aussi rapidement. Certes, il y a des différences, je ne puis faire ici une étude de chaque auteur dramatique et indiquer l'argile dans le monument qu'il élève. Je me contente de les condamner en bloc, parce que pas un d'entre eux n'a trouvé la formule que le siècle attend. Ils la bégayent presque tous, aucun ne l'affirme.

Mon argumentation est supérieure aux oeuvres, je veux dire que je raisonne au-dessus des pièces qu'on peut jouer, d'après la marche même de l'esprit de ce siècle. Le grand mouvement naturaliste qui nous emporte, s'est déclaré successivement dans toutes les, manifestations intellectuelles. Il a surtout transformé le roman, il a soufflé à Balzac son génie. J'attends qu'il souffle du génie à un auteur dramatique. Jusque-là, pour moi, la littérature dramatique restera dans une situation inférieure; on y aura peut-être beaucoup de talent, mais en pure perte, parce qu'on y pataugera au milieu d'enfantillages et de mensonges qui ne se peuvent plus tolérer. Aujourd'hui, le roman écrase le drame du poids terrible dont la vérité écrase l'erreur.

Je conseille à M. Sarcey d'interroger les étrangers de grande intelligence et de libre examen, des Russes, des Anglais, des Allemands. Il verra quelle est leur stupéfaction, en face de nos romans et de nos oeuvres dramatiques. Un d'eux disait: «C'est comme si vous aviez deux littératures: l'une scientifique, basée sur l'observation, d'un style merveilleusement travaillé; l'autre conventionnelle, toute pleine de trous et de puérilités, aussi mal bâtie que mal pensée.»

Nos critiques ne voient pas le fossé parce qu'ils barbotent dedans. Puis, il leur suffit que le monde entier applaudisse nos vaudevilles, comme il chante nos refrains idiots. Il n'en est pas moins vrai qu'il faut combler le fossé, que le fossé se comblera de lui-même et que le théâtre sera alors renouvelé par l'esprit d'analyse qui a élargi le roman. Je constate que l'évolution se fait depuis quelques années, d'une façon continue. L'homme de génie attendu peut paraître, le terrain est prêt. Mais, tant que l'homme de génie n'aura pas paru, les planches seront vides, car le génie seul compte et mérite d'être.

Cela m'amène à répondre, sur deux autres points, à M. Sarcey. J'ai dit qu'on imposait aux débutants le code inventé par Scribe, et j'ai ajouté que Molière ignorait le métier du théâtre, tel qu'il faut le connaître aujourd'hui pour réussir. Là-dessus, M. Sarcey me répond que Scribe est aujourd'hui en défaveur et que Molière était un «roublard».

Vraiment, Scribe est en défaveur? Eh bien! et M. Hennequin, et M. Sardou lui-même? Lorsque j'ai nommé Scribe, j'ai voulu évidemment désigner la pièce d'intrigue, le tour de passe-passe, l'escamotage remplaçant l'observation. Que Scribe lui-même soit jeté au grenier, cela va de soi, cela me donne raison; mais il n'en reste pas moins vrai que les héritiers de Scribe sont encore en plein succès. Quand on joue une pièce «bien faite», comme il dit, est-ce que M. Sarcey ne se pâme pas de joie? Est-ce que ses feuilletons, son enseignement dramatique, ne concluent pas toujours à ceci: «Réglez-vous sur le code, en dehors du code il n'y a que des casse-cou»? Mon Dieu! je puis le lui avouer aujourd'hui: c'est à lui que j'ai songé, lorsque j'ai imaginé un critique conseillant à un débutant de lire les classiques de la pièce bien faite, Scribe, Duvert et Lausanne, d'Ennery, etc. Sans doute les pièces mal faites de MM. Meilhac et Halévy et de M. Gondinet réussissent parfois aujourd'hui; mais il en pleure, et c'est moi qui m'en réjouis.