Enfin, la veille du beau jour, tout fut prêt. Félicien avait acquis, derrière l'Évêché, rue Magloire, un ancien hôtel, qu'on achevait d'installer somptueusement. C'étaient de grandes pièces, ornées d'admirables tentures, emplies des meubles les plus précieux, un salon en vieilles tapisseries, un boudoir bleu, d'une douceur de ciel matinal, une chambre à coucher surtout, un nid de soie blanche et de dentelle blanche, rien que du blanc, léger, envolé, le frisson même de la lumière. Mais Angélique, qu'une voiture devait venir prendre, avait constamment refusé d'aller voir ces merveilles.

Elle en écoutait le récit avec un sourire enchanté, et elle ne donnait aucun ordre, elle ne voulait point s'occuper de l'arrangement. Non, non, cela se passait très loin, dans cet inconnu du monde qu'elle ignorait encore. Puisque ceux qui l'aimaient lui préparaient ce bonheur, si tendrement, elle désirait y entrer, ainsi qu'une princesse, venue des pays chimériques, abordant au royaume réel, où elle régnerait. Et, de même, elle se défendait de connaître la corbeille, qui, elle aussi, était là-bas, le trousseau de linge fin, brodé à son chiffre de marquise, les toilettes de gala chargées de broderies, les bijoux anciens, tout un lourd trésor de cathédrale, et les joyaux modernes, des prodiges de monture délicate, des brillants dont la pluie ne montrait que leur eau pure. Il suffisait à la victoire de son rêve que cette fortune l'attendît chez elle, rayonnante dans la réalité prochaine de la vie. Seule, la robe de noce fut apportée, le matin du mariage.

Ce matin-là, éveillée avant les autres, dans son grand lit, Angélique eut une minute de défaillance désespérée, en craignant de ne pouvoir se tenir debout. Elle essayait, sentait plier ses jambes; et, démentant la vaillante sérénité qu'elle montrait depuis des semaines, une angoisse affreuse, la dernière, cria de tout son être. Puis, dès qu'elle vit entrer Hubertine joyeuse, elle fut surprise de marcher, car ce n'étaient plus ses forces à elle, une aide sûrement lui venait de l'invisible, des mains amies la portaient. On l'habilla, elle ne pesait plus rien, elle était si légère, que, plaisantant, sa mère s'en étonnait, lui disait de ne pas bouger davantage, si elle ne voulait point s'envoler. Et, pendant toute la toilette, la petite maison fraîche des Hubert, vivant au flanc de la cathédrale, frissonna du souffle énorme de la géante, de ce qui déjà y bourdonnait de la cérémonie, l'activité fiévreuse du clergé, les volées des cloches surtout, un branle continu d'allégresse, dont vibraient les vieilles pierres.

Sur la ville haute, depuis une heure, les clochers sonnaient, comme aux grandes fêtes. Le soleil s'était levé radieux, une limpide matinée d'avril, une ondée de rayons printaniers, vivante des appels sonores qui avaient mis debout les habitants.

Beaumont entier était en liesse pour le mariage de la petite brodeuse, que tous les cœurs épousaient. Ce beau soleil criblant les rues, c'était comme la pluie d'or, les aumônes des contes de fées, qui ruisselaient de ses mains frêles. Et, sous cette joie de la lumière, la foule se portait en masse vers la cathédrale, emplissant les bas-côtés, débordant sur la place du Cloître. Là, se dressait la grande façade, ainsi qu'un bouquet de pierre, très fleuri, du gothique le plus orné, au-dessus de la sévère assise romane. Dans les tours, les cloches continuaient à sonner, et la façade semblait être la gloire même de ces noces, l'envolée de la fille pauvre au travers du miracle, tout ce qui s'élançait et flambait, avec la dentelle ajourée, la floraison liliale des colonnettes, des balustrades, des arcatures, des niches de saints surmontées de dais, des pignons évidés en trèfles, garnis de crossettes et de fleurons, des roses immenses, épanouissant le mystique rayonnement de leurs meneaux.

À dix heures, les orgues grondèrent, Angélique et Félicien entraient, marchant à petits pas vers le maître-autel, entre les rangs pressés de la foule. Un souffle d'admiration attendrie fit onduler les têtes. Lui, très ému, passait fier et grave, dans sa beauté blonde de jeune dieu, aminci encore par la sévérité de l'habit noir. Mais elle, surtout, soulevait les cœurs, si adorable, si divine, d'un charme mystérieux de vision. Sa robe était de moire blanche, simplement couverte de vieilles malines, que retenaient des perles, des cordons de perles fines dessinant les garnitures du corsage et les volants de la jupe. Un voile d'ancien point d'Angleterre, fixé sur la tête par une triple couronne de perles, l'enveloppait, descendait jusqu'aux talons. Et rien autre, pas une fleur, pas un bijou, rien que ce flot léger, ce nuage frissonnant, qui semblait mettre dans un battement d'ailes sa petite figure douce de vierge de vitrail, aux yeux de violette, aux cheveux d'or.

Deux fauteuils de velours cramoisi attendaient Félicien et Angélique devant l'autel; et, derrière eux, pendant que les orgues élargissaient leur phrase de bienvenue, Hubert et Hubertine s'agenouillèrent sur les prie-Dieu destinés à la famille. La veille, ils avaient eu une joie immense, dont ils demeuraient éperdus, ne trouvant point assez d'actions de grâces pour leur bonheur à eux, qui s'ajoutait à celui de leur fille. Hubertine, étant allée au cimetière une fois encore, dans la pensée triste de leur solitude, de la petite maison vide, lorsque cette fille aimée ne serait plus là, avait supplié sa mère longtemps; et, tout d'un coup, un choc en elle l'avait redressée, frémissante, exaucée enfin. Du fond de la terre, après trente ans, la morte obstinée pardonnait, leur envoyait l'enfant du pardon, si ardemment désiré et attendu. Était-ce la récompense de leur charité, de cette pauvre créature de misère recueillie, un jour de neige, à la porte de la cathédrale, aujourd'hui mariée à un prince, dans toute la pompe des grandes cérémonies? Ils en restaient sur les deux genoux, sans prière, sans paroles formulées, ravis de gratitude, tout leur être s'exhalant en un remerciement infini. Et, de l'autre côté de la nef, sur son siège épiscopal, Monseigneur était lui aussi de la famille, plein de la majesté du Dieu qu'il représentait: il resplendissait dans la gloire de ses vêtements sacrés, la face d'une hauteur sereine, dégagé des passions de ce monde; tandis que les deux anges du panneau de broderie, au-dessus de sa tête, soutenaient les armes éclatantes des Hautecœur.

Alors, la solennité commença. Tout le clergé était présent, des prêtres étaient venus des paroisses, pour honorer leur évêque. Dans ce flot blanc des surplis, dont les grilles débordaient, luisaient les chapes d'or des chantres et les robes rouges des enfants de chœur. L'éternelle nuit des bas-côtés, sous l'écrasement des chapelles romanes, s'éclairait ce matin-là du limpide soleil d'avril, allumant les vitraux, où rougeoyait une braise de pierreries. Mais l'ombre de la nef, surtout, flambait d'un fourmillement de cierges, des cierges aussi nombreux que les étoiles en un ciel d'été: au milieu, le maître-autel en était incendié, l'ardent buisson symbolique brûlant du feu des âmes; et il y en avait dans des flambeaux, dans des torchères, dans des lustres; et, devant les époux, deux grands candélabres, à branches rondes, faisaient comme deux soleils. Des massifs de plantes vertes changeaient le chœur en un jardin vivace, que fleurissaient de grosses touffes d'azalées blanches, de camélias blancs et de lilas blancs. Jusqu'au fond de l'abside, étincelaient des échappées d'or et d'argent, des pans entrevus de velours et de soie, un éblouissement lointain de tabernacle, parmi les verdures. Et, au-dessus de ce braisillement, la nef s'élançait, les quatre énormes piliers du transept montaient soutenir la voûte dans le souffle tremblant de ces milliers de petites flammes, qui donnaient un frisson à la pleine lumière des hautes fenêtres gothiques. Angélique avait voulu être mariée par le bon abbé Camille, et lorsqu'elle le vit s'avancer en surplis, avec l'étole blanche, suivi de deux clercs, elle eut un sourire. C'était enfin la réalisation de son rêve, elle épousait la fortune, la beauté, la puissance, au-delà de tout espoir. L'église chantait par ses orgues, rayonnait par ses cierges, vivait par son peuple de fidèles et de prêtres.

Jamais l'antique vaisseau n'avait resplendi d'une pompe plus souveraine, comme élargi, dans son luxe sacré, d'une expansion de bonheur. Et Angélique souriait, sachant qu'elle avait la mort en elle, au milieu de cette joie, célébrant sa victoire.

En entrant, elle venait d'avoir un regard pour la chapelle Hautecœur, où dormaient Laurette et Balbine, les Mortes heureuses, emportées toutes jeunes en pleine félicité d'amour.