Le mal, elle le connaissait bien, la Légende le lui avait assez montré. N'était-ce pas le diable, le mal? et n'avait-elle pas vu le diable toujours renaissant, mais toujours vaincu? À chaque bataille, il restait par terre; roué de coups, pitoyable.
—Le mal, ah! mère, si vous saviez comme je m'en moque!...
On n'a qu'à se vaincre, et l'on vit heureux.
Hubertine eut un geste d'inquiétude chagrine.
—Tu me ferais repentir de t'avoir élevée dans cette maison, seule avec nous, à l'écart de tous, ignorante à ce point de l'existence.... Quel paradis rêves-tu donc? comment t'imagines-tu le monde?
La face de la jeune fille s'éclairait d'un vaste espoir, tandis que, penchée, elle menait la broche, du même mouvement continu.
—Vous me croyez donc bien sotte, mère?... Le monde est plein de braves gens. Quand on est honnête et qu'on travaillé, on en est récompensé, toujours.... Oh! je sais, il y a des méchants aussi, quelques-uns. Mais est-ce qu'ils comptent? On ne les fréquente pas, ils sont vite punis.... Et puis, voyez-vous, le monde, ça me produit de loin l'effet d'un grand jardin, oui! d'un parc immense, tout plein de fleurs et de soleil. C'est si bon de vivre, la vie est si douce, qu'elle ne peut pas être mauvaise.
Elle s'animait, comme grisée par l'éclat des soies et de l'or.
—Le bonheur, c'est très simple. Nous sommes heureux, nous autres. Et pourquoi? parce que nous nous aimons. Voilà! ce n'est pas plus difficile.... Aussi, vous verrez, quand viendra celui que j'attends. Nous nous reconnaîtrons tout de suite. Je ne l'ai jamais vu, mais je sais comment il doit être. Il entrera, il dira: Je viens te prendre. Alors, je dirai: Je t'attendais, prends-moi. Il me prendra, et ce sera fait, pour toujours. Nous irons dans un palais dormir sur un lit d'or, incrusté de diamants. Oh! c'est très simple!
—Tu es folle, tais-toi! interrompit sévèrement Hubertine.