Le fond du vitrail était bleu, la bordure, rouge. Sur ce fond d'une sombre richesse, les personnages, dont les draperies volantes indiquaient le nu, s'enlevaient en teintes vives, chaque partie faite de verres colorés, ombrés de noir, pris dans les plombs. Trois scènes de la légende, superposées, occupaient la fenêtre, jusqu'à l'archivolte. Dans le bas, la fille du roi, sortie de la ville en habits royaux, pour être mangée, rencontrait saint Georges, près de l'étang, d'où émergeait déjà la tête du monstre; et une banderole portait ces mots: «Bon chevalier, ne te peris pas pour moy, car tu ne me pourrois ayder ne delivrer, mais periroys avec moy.» Puis, au milieu, c'était le combat, le saint à cheval traversant le monstre de part en part, ce qu'expliquait cette phrase: «George brandit tellement sa lance qu'il navra le dragon et le gecta à terre.» Enfin, au-dessus, la fille du roi emmenait à la ville le monstre vaincu:

«George dist: gecte luy ta ceincture entour le col, et ne te doubte en rien, belle fille. Et quant elle eut ce faict, le dragon la suyvit comme un tres debonnaire chien.» Lors de son exécution, le vitrail devait être surmonté, dans le plein cintre, d'un motif d'ornement. Mais, plus tard, quand la chapelle appartint aux Hautecœur, ils remplacèrent ce motif par leurs armes.

Et c'était ainsi que, durant les nuits obscures, flambaient, au dessus de la légende, des armoiries de travail plus récent, éclatantes. Écartelé, un et quatre, deux et trois, de Jérusalem et d'Hautecœur; de Jérusalem, qui est d'argent à la croix potencée d'or, cantonnées de quatre croisettes de même; d'Hautecœur, qui est d'azur à la forteresse d'or, avec un écusson de sable au cœur d'argent en abîme, le tout accompagné de trois fleurs de lis d'or, deux en chef, une en pointe. L'écu était soutenu, de dextre et de senestre, par deux chimères d'or, et timbré, au milieu d'un plumail d'azur, du casque d'argent, damasquiné d'or, taré de front et fermé d'onze grilles, qui est le casque des ducs, maréchaux de France, seigneurs titrés et chefs de compagnies souveraines. Et, pour devise: «Si Dieu volt ie vueil.».

Peu à peu, à force de le voir perçant le monstre de sa lance, tandis que la fille du roi levait ses mains jointes, Angélique s'était passionnée pour saint Georges. À cette distance, elle distinguait mal les figures, elle les apercevait dans un agrandissement de songe, la fille mince, blonde, avec son propre visage, le saint candide et superbe, d'une beauté d'archange.

C'était elle qu'il venait délivrer, elle lui aurait baisé les mains de gratitude. Et, à cette aventure qu'elle rêvait confusément, une rencontre au bord d'un lac, un grand péril dont la sauvait un jeune homme plus beau que le jour, se mêlait le souvenir de sa promenade au château d'Hautecœur, toute une évocation du donjon féodal, debout sur le ciel, peuplé des hauts seigneurs de jadis. Les armoiries luisaient comme un astre des nuits d'été, elle les connaissait bien, les lisait couramment, avec leurs mots sonores, elle qui brodait souvent des blasons. Jean V s'arrêtait de porte en porte, dans la ville ravagée par la peste, montait baiser les mourants sur la bouche et les guérissait, en disant: «Si, Dieu veut, je veux.» Félicien III, prévenu qu'une maladie empêchait Philippe le Bel de se rendre en Palestine, y allait pour lui, pieds nus, un cierge au poing, ce qui lui avait fait octroyer un quartier des armes de Jérusalem. D'autres, d'autres histoires s'évoquaient, surtout celle des dames d'Hautecœur, les Mortes heureuses, ainsi que les nommait la légende. Dans la famille, les femmes mouraient jeunes, en plein bonheur. Parfois, deux, trois générations étaient épargnées, puis la mort reparaissait, souriante, avec des mains douces, et emportait la fille ou la femme d'un Hautecœur, les plus vieilles à vingt ans, au moment de quelque grande félicité d'amour, Laurette, fille de Raoul Ier, le soir de ses fiançailles avec son cousin Richard, qui habitait le château, s'étant mise à sa fenêtre, l'aperçut à la sienne, de la tour de David à la tour de Charlemagne; et elle crut qu'il l'appelait, et comme un rayon de lune jetait entre eux un pont de clarté, elle marcha vers lui; mais, au milieu, dans sa hâte, un faux pas la fit sortir du rayon, elle tomba et se brisa au pied des tours; si bien que, depuis ce temps, chaque nuit, lorsque la lune est pure, elle marche dans l'air, autour du château, que baigne de blancheur le muet frôlement de sa robe immense. Balbine, femme d'Hervé VII, crut pendant six mois son mari tué à la guerre; puis, un matin qu'elle l'attendait toujours, au sommet du donjon, elle le reconnut sur la route qui rentrait, elle descendit en courant, si éperdue de joie, qu'elle en mourut à la dernière marche de l'escalier; et, aujourd'hui, au travers des ruines, dès que tombait le crépuscule, elle descendait encore, on la voyait courir d'étage en étage, filer par les couloirs et les pièces, passer comme une ombre derrière les fenêtres béantes, ouvertes sur le vide. Toutes revenaient, Ysabeau, Gudule, Yvonne, Austreberthe, toutes les Mortes heureuses, aimées de la mort qui leur avait épargné la vie, en les enlevant d'un coup d'aile, très jeunes, dans le ravissement de leur premier bonheur. Certaines nuits, leur vol blanc emplissait le château, ainsi qu'un vol de colombes.

Et jusqu'à la dernière d'elles, la mère du fils de Monseigneur, qu'on avait trouvée étendue sans vie devant le berceau de son enfant, où, malade, elle s'était traînée pour mourir, foudroyée par la joie de l'embrasser. Ces histoires hantaient l'imagination d'Angélique: elle en parlait comme de faits certains, arrivés la veille; elle avait lu les noms de Laurette et de Balbine sur de vieilles pierres tombales, encastrées dans les murs de la chapelle. Alors, pourquoi donc ne mourrait-elle pas toute jeune, heureuse elle aussi? Les armoiries rayonnaient, le saint descendait de son vitrail, et elle était ravie au ciel, dans le petit souffle d'un baiser. La Légende le lui avait enseigné: n'est-ce pas le miracle qui est la règle commune, le train ordinaire des choses? Il existe à l'état aigu, continu, s'opère avec une facilité extrême, à tous propos, se multiplie, s'étale, déborde, même inutilement, pour le plaisir de nier les lois de la nature. On vit de plain-pied avec Dieu. Abagar, roi d'Edesse, écrit à Jésus qui lui répond.

Ignace reçoit des lettres de la Vierge. En tous lieux, la Mère et le Fils apparaissent, prennent des déguisements, causent d'un air de bonhomie souriante. Lorsqu'il les rencontre, Étienne est plein de familiarité. Toutes les vierges épousent Jésus, les martyrs montent au ciel s'unir à Marie. Et, quant aux anges et aux saints, ils sont les ordinaires compagnons des hommes, vont, viennent, passent au travers des murs, se montrent en rêve, parlent du haut des nuages, assistent à la naissance et à la mort, soutiennent dans les supplices, délivrent des cachots, apportent des réponses, font des commissions. Sur leurs pas, c'est une floraison inépuisable de prodiges. Sylvestre attache la gueule d'un dragon avec un fil. La terre se hausse, pour servir de siège à Hilaire, que ses compagnons voulaient humilier.

Une pierre précieuse tombe dans le calice de saint Loup. Un arbre écrase les ennemis de saint Martin, un chien lâche un lièvre, un incendie cesse de brûler, quand il l'ordonne. Marie l'Égyptienne marche sur la mer, des mouches à miel s'échappent de la bouche d'Ambroise, à sa naissance. Continuellement, les saints guérissent les yeux malades, les membres paralysés ou desséchés, la lèpre, la peste surtout. Pas une maladie ne résiste au signe de la croix. Dans une foule, les souffrants et les faibles sont mis à part, pour être guéris en masse, d'un coup de foudre. La mort est vaincue, les résurrections sont si fréquentes, qu'elles rentrent dans les petits événements de chaque jour. Et, lorsque les saints eux-mêmes ont rendu l'âme, les prodiges ne s'arrêtent pas, ils redoublent, ils sont comme les fleurs vivaces de leurs tombeaux. Deux fontaines d'huile, remède souverain, coulent des pieds et de la tête de Nicolas.

Une odeur de rose monte du cercueil de Cécile, quand on l'ouvre. Celui de Dorothée est plein de manne. Tous les os des vierges et des martyrs confondent les menteurs, forcent les voleurs à restituer leurs larcins, exaucent les vœux des femmes stériles, rendent la santé aux moribonds. Plus rien n'est impossible, l'invisible règne, l'unique loi est le caprice du surnaturel.

Dans les temples, les enchanteurs s'en mêlent, on voit des faucilles faucher toutes seules et des serpents d'airain se mouvoir, on entend des statues de bronze rire et des loups chanter.