—Fichtre! il fait meilleur ici que dehors, dit Hubert, en posant le pain sur une lourde table Louis XIII qui occupait le milieu de la pièce. Mets cette pauvre mignonne près du fourneau, elle va se dégeler.
Déjà Hubertine asseyait l'enfant; et tous les deux la regardèrent revenir à elle. La neige de ses vêtements fondait, tombait en gouttes pesantes. Par les trous des gros souliers d'homme, on voyait ses petits pieds meurtris, tandis que la mince robe dessinait la rigidité de ses membres, ce pitoyable corps de misère et de douleur. Elle eut un long frisson, ouvrit des yeux éperdus, avec le sursaut d'un animal qui se réveille pris au piège. Son visage sembla se renfoncer sous la guenille nouée à son menton. Ils la crurent infirme du bras droit, tellement elle le serrait immobile, sur sa poitrine.
—Rassure-toi, nous ne voulons pas te faire du mal.... D'où viens-tu? qui es-tu? À mesure qu'on lui parlait, elle s'effarait davantage, tournant la tête, comme si quelqu'un était derrière elle, pour la battre. Elle examina la cuisine d'un coup d'œil furtif, les dalles, les poutres, les ustensiles brillants; puis, son regard, par les deux fenêtres irrégulières, laissées dans l'ancienne baie, alla au-dehors, fouilla le jardin jusqu'aux arbres de l'évêché, dont les silhouettes blanches dominaient le mur du fond, parut s'étonner de retrouver là, à gauche, le long d'une allée, la cathédrale, avec les fenêtres romanes des chapelles de son abside. Et elle eut de nouveau un grand frisson, sous la chaleur du fourneau qui commençait à la pénétrer; et elle ramena son regard par terre, ne bougeant plus.
—Est-ce que tu es de Beaumont?... Qui est ton père?
Devant son silence, Hubert s'imagina qu'elle avait peut-être la gorge trop serrée pour répondre.
—Au lieu de la questionner, dit-il, nous ferions mieux de lui servir une bonne tasse de café au lait bien chaud.
C'était si raisonnable, que, tout de suite, Hubertine donna sa propre tasse. Pendant qu'elle lui coupait deux grosses tartines, l'enfant se défiait, reculait toujours; mais le tourment de la faim fut le plus fort, elle mangea et but goulûment. Pour ne pas la gêner, le ménage se taisait, ému de voir sa petite main trembler, au point de manquer sa bouche. Et elle ne se servait que de sa main gauche, son bras droit demeurait obstinément collé à son corps. Quand elle eut finir elle faillit casser la tasse, qu'elle rattrapa du coude, maladroite, avec un geste d'estropiée.
—Tu es donc blessée au bras? lui demanda Hubertine. N'aie pas peur, montre un peu, ma mignonne.
Mais, comme elle la touchait, l'enfant, violente, se leva, se débattit; et, dans la lutte, elle écarta le bras. Un livret cartonné, qu'elle cachait sur sa peau même, glissa par une déchirure de son corsage. Elle voulut le reprendre, resta les deux poings tordus de colère, en voyant que ces inconnus l'ouvraient et le lisaient.
C'était un livret d'élève, délivré par l'Administration des Enfants assistés du département de la Seine. À la première page, au-dessous d'un médaillon de saint Vincent de Paul, il y avait, imprimées, les formules: nom de l'élève, et un simple trait à l'encre remplissait le blanc; puis, aux prénoms, ceux d'Angélique. Marie; aux dates, née le 22 janvier! 85!, admise le 23 du même mois, sous le numéro matricule! 634. Ainsi, père et mère inconnus, aucun papier, pas même un extrait de naissance, rien que ce livret d'une froideur administrative, avec sa couverture de toile rose pâle. Personne au monde et un écrou, l'abandon numéroté et classé. —Oh! une enfant trouvée! s'écria Hubertine.