Pardonnez-moi, j'aurais fendu les portes avec mes poings, je me serais hissé à votre fenêtre en plein jour....
Elle était dans l'ombre. Lui, à genoux sous la lune, ne la voyait pas, toute pâlie de tendresse repentante, si émue qu'elle ne pouvait parler. Il la crut insensible, il joignit les mains.
—Cela date de loin.... C'est un soir que je vous ai aperçue, ici, à cette fenêtre. Vous n'étiez qu'une blancheur vague, je distinguais à peine votre visage, et pourtant je vous voyais, je vous devinais telle que vous êtes. Mais j'avais très peur, j'ai rôdé, pendant des nuits, sans trouver le courage de vous rencontrer en plein jour.... Et puis, vous me plaisiez dans ce mystère, mon bonheur était de rêver à vous, comme à une inconnue que je ne connaîtrais jamais..: Plus tard, j'ai su qui vous étiez, on ne peut résister à ce besoin de savoir, de posséder son rêve. C'est alors que ma fièvre a commencé. Elle a grandi à chaque rencontre. Vous vous rappelez, la première fois, dans ce champ, le matin où j'examinais le vitrail. Jamais je ne m'étais senti si gauche, vous avez eu bien raison de vous moquer de moi.... Et je vous ai effrayée ensuite, j'ai continué à être maladroit, en vous poursuivant jusque chez vos pauvres.
Déjà, je cessais d'être le maître de ma volonté, je faisais les choses avec l'étonnement et la crainte de les faire.... Lorsque je me suis présenté pour la commande de cette mitre, c'est une force qui me poussait, car moi je n'osais point, j'étais certain de vous déplaire.... Si vous compreniez à quel point je suis misérable! Ne m'aimez pas, mais laissez-moi vous aimer. Soyez froide, soyez méchante, je vous aimerai comme vous serez. Je ne vous demande que de vous voir, sans espoir aucun, pour l'unique joie d'être ainsi, à vos genoux.
Il se tut, défaillant, perdant courage à croire qu'il ne trouvait rien pour la toucher. Et il ne sentait pas qu'elle souriait, d'un sourire invincible, peu à peu grandi sur ses lèvres. Ah! le cher garçon, il était si naïf et si croyant, il récitait là sa prière de cœur tout neuf et passionné, en adoration devant elle, comme devant le rêve même de sa jeunesse! Dire qu'elle avait lutté d'abord pour ne pas le revoir, puis qu'elle s'était juré de l'aimer sans jamais qu'il le sût! Un grand silence s'était fait, les saintes ne défendaient point d'aimer, lorsqu'on aimait ainsi. Derrière son dos, une gaieté avait couru, à peine un frisson, l'onde mouvante de la lune sur le carreau de la chambre.
Un doigt invisible, sans doute celui de sa gardienne, se posa sur sa bouche, pour la desceller de son serment. Elle pouvait parler désormais, tout ce qui flottait de puissant et de tendre à son entour lui soufflait des paroles.
—Ah! oui, je me souviens, je me souviens....
Et Félicien, tout de suite, fut pris par la musique de cette voix, dont le charme était sur lui si fort, que son amour grandissait, rien qu'à l'entendre.
—Oui, je me souviens, quand vous êtes venu dans la nuit.
Vous étiez si loin, les premiers soirs, que le petit bruit de vos pas me laissait incertaine. Ensuite, je vous ai reconnu, et j'ai vu plus tard votre ombre, et un soir enfin vous vous êtes montré, par une belle nuit pareille à celle-ci, en pleine lumière blanche. Vous sortiez lentement des choses, tel que je vous attendais depuis des années.... Je me souviens du grand rire que je retenais, qui a éclaté malgré moi, lorsque vous avez sauvé ce linge, emporté par la Chevrotte. Je me souviens de ma colère, lorsque vous me voliez mes pauvres, en leur donnant tant d'argent, que j'avais l'air d'une avare. Je me souviens de ma peur, le soir où vous m'avez forcée à courir si vite, les pieds nus dans l'herbe.... Oui, je me souviens, je me souviens....