— Non, non, je n'ai pas le temps… Je cours voir madame Lecoeur. Ah! j'en sais de belles!… Venez, si vous voulez.
À la vérité, elle ne traversait le pavillon aux fruits que pour racoler la Sarriette. Celle-ci ne put résister à la tentation. Monsieur Jules était là, se dandinant sur une chaise retournée, rasé et frais comme un chérubin.
— Garde un instant la boutique, n'est-ce pas? lui dit-elle. Je reviens tout de suite.
Mais lui, se leva, lui cria de sa voix grasse, comme elle tournait l'allée:
— Eh! pas de ça, Lisette! Tu sais, je file, moi… Je ne veux pas attendre une heure comme l'autre jour… Avec ça que tes prunes me donnent mal à la tête.
Il s'en alla tranquillement, les mains dans les poches. La boutique resta seule. Mademoiselle Saget faisait courir la Sarriette. Au pavillon du beurre, une voisine leur dit que madame Lecoeur était à la cave. La Sarriette descendit la chercher, pendant que la vieille s'installait au milieu des fromages.
En bas, la cave est très-sombre; le long des ruelles, les resserres sont tendues d'une toile métallique à mailles fines, par crainte des incendies; les becs de gaz, fort rares, font des taches jaunes sans rayons, dans la buée nauséabonde, qui s'alourdit sous l'écrasement de la voûte. Mais, madame Lecoeur travaillait le beurre, sur une des tables placées le long de la rue Berger. Les soupiraux laissent tomber un jour pâle. Les tables, continuellement lavées à grande eau par des robinets, ont des blancheurs de tables neuves. Tournant le dos à la pompe du fond, la marchande pétrissait « la maniotte, » au milieu d'une boîte de chêne. Elle prenait, à côté d'elle, les échantillons des différents beurres, les mêlait, les corrigeait l'un par l'autre, ainsi qu'on procède pour le coupage des vins. Pliée en deux, les épaules pointues, les bras maigres et noueux, comme des échalas, nus jusqu'aux épaules, elle enfonçait furieusement les poings dans cette pâte grasse qui prenait un aspect blanchâtre et crayeux. Elle suait, elle poussait un soupir à chaque effort.
— C'est mademoiselle Saget qui voudrait vous parler, ma tante, dit la
Sarriette.
Madame Lecoeur s'arrêta, ramena son bonnet sur ses cheveux, de ses doigts pleins de beurre, sans paraître avoir peur des taches.
— J'ai fini; qu'elle attende un instant, répondit-elle.