— Un homme est un homme avec ça, disait-il d'un air de vantardise. Maintenant, je me moque des argousins… Dimanche, je suis allé l'essayer avec un ami, dans la plaine Saint-Denis. Vous comprenez, on ne dit pas à tout le monde qu'on a de ces joujoux-là… Ah! mes pauvres petites, nous tirions dans un arbre et, chaque fois, paf! l'arbre était touché… Vous verrez, vous verrez; dans quelque temps, vous entendrez parler d'Anatole.

C'était son revolver qu'il avait appelé Anatole. Il fit si bien que le pavillon, au bout de huit jours, connut le pistolet et les cartouches. Sa camaraderie avec Florent, d'ailleurs, paraissait louche. Il était trop riche, trop gras, pour qu'on le confondît dans la même haine. Mais il perdit l'estime des gens habiles, il réussit même à effrayer les peureux. Dès lors, il fut enchanté.

— C'est imprudent de porter des armes sur soi, disait mademoiselle
Saget. Ça lui jouera un mauvais tour.

Chez monsieur Lebigre, Gavard triomphait. Depuis qu'il ne mangeait plus chez les Quenu, Florent vivait-là, dans le cabinet vitré. Il y déjeunait, y dînait, venait à chaque heure s'y enfermer. Il en avait fait une sorte de chambre à lui, un bureau où il laissait traîner de vieilles redingotes, des livres, des papiers. Monsieur Lebigre tolérait cette prise de possession; il avait même enlevé l'une des deux tables, pour meubler l'étroite pièce d'une banquette rembourrée, sur laquelle, à l'occasion, Florent aurait pu dormir. Quand celui-ci éprouvait quelques scrupules, le patron le priait de ne point se gêner et mettait la maison entière à sa disposition. Logre également lui témoignait une grande amitié. Il s'était fait son lieutenant. À toute heure, il l'entretenait de « l'affaire, » pour lui rendre compte de ses démarches et lui donner les noms des nouveaux affiliés. Dans la besogne, il avait pris le rôle d'organisateur; c'était lui qui devait aboucher les gens, créer les sections, préparer chaque maille du vaste filet où Paris tomberait à un signal donné. Florent restait le chef, l'âme du complot. D'ailleurs, le bossu paraissait suer sang et eau, sans arriver à des résultats appréciables; bien qu'il eût juré connaître dans chaque quartier deux ou trois groupes d'hommes solides, pareils au groupe qui se réunissait chez monsieur Lebigre, il n'avait jusque-là fourni aucuns renseignements précis, jetant des noms en l'air, racontant des courses sans fin, au milieu de l'enthousiasme du peuple. Ce qu'il rapportait de plus clair, c'était des poignées de main; un tel, qu'il tutoyait, lui avait serré la main en lui disant « qu'il en serait; » au Gros-Caillou, un grand diable, qui ferait un chef de section superbe, lui avait démanché le bras; rue Popincourt, tout un groupe d'ouvriers l'avait embrassé. À l'entendre, du jour au lendemain, on réunirait cent mille hommes. Quand il arrivait, l'air exténué, se laissant tomber sur la banquette du cabinet, variant ses histoires, Florent prenait des notes, s'en remettait à lui pour la réalisation de ses promesses. Bientôt dans la poche de ce dernier, le complot vécut; les notes devinrent des réalités, des données indiscutables, sur lesquelles le plan s'échafauda tout entier; il n'y avait plus qu'une bonne occasion à attendre. Logre disait, avec ses gestes passionnés, que tout irait sur des roulettes.

À cette époque, Florent fut parfaitement heureux. Il ne marchait plus à terre, comme soulevé par cette idée intense de se faire le justicier des maux qu'il avait vu souffrir. Il était d'une crédulité d'enfant et d'une confiance de héros. Logre lui aurait conté que le génie de la colonne de Juillet allait descendre pour se mettre à leur tête, sans le surprendre. Chez monsieur Lebigre, le soir, il avait des effusions, il parlait de la prochaine bataille comme d'une fête à laquelle tous les braves gens seraient conviés. Mais si Gavard ravi jouait alors avec son revolver, Charvet devenait plus aigre, ricanait en haussant les épaules. L'attitude de chef de complot prise par son rival, le mettait hors de lui, le dégoûtait de la politique. Un soir que, venu de bonne heure, il se trouvait seul avec Logre et monsieur Lebigre, il se soulagea.

— Un garçon, dit-il, qui n'a pas deux idées en politique, qui aurait mieux fait d'entrer comme professeur d'écriture dans un pensionnat de demoiselles… Ce serait un malheur, s'il réussissait, car il nous mettrait ses sacrés ouvriers sur les bras, avec ses rêvasseries sociales. Voyez-vous, c'est ça qui perd le parti. Il n'en faut plus, des pleurnicheurs, des poètes humanitaires, des gens qui s'embrassent à la moindre égratignure… Mais il ne réussira pas. Il se fera coffrer, voilà tout.

Logre et le marchand de vin ne bronchèrent pas. Ils laissaient aller
Charvet.

— Et il y a longtemps, continua-t-il, qu'il le serait, coffré, s'il était aussi dangereux qu'il veut le faire croire. Vous savez, avec ses airs retour de Cayenne… Ça fait pitié. Je vous dis que la police, dès le premier jour, a su qu'il était à Paris. Si elle l'a laissé tranquille, c'est qu'elle se moque de lui.

Logre eut un léger tressaillement.

— Moi, on me file depuis quinze ans, reprit l'hébertiste avec une pointe d'orgueil. Je ne vais pourtant pas crier cela sur les toits… Seulement, je n'en serai pas de sa bagarre. Je ne veux point me laisser pincer comme un imbécile… Peut-être a-t-il une demi-douzaine de mouchards à ses trousses, qui vous le prendront au collet, le jour où la préfecture aura besoin de lui…