— Non, non, balbutia-t-elle, ce n'est pas de ça que je ris. C'est de
Mouton… Regardez donc Mouton, madame.
Lisa, à son tour, s'égaya. Mouton, qui avait toujours sous le nez le plat de chair à saucisse, se trouvait probablement incommodé et dégoûté par toute cette viande. Il s'était levé, grattant la table de la patte, comme pour couvrir le plat, avec la hâte des chats qui veulent enterrer leurs ordures. Puis il tourna le dos au plat, il s'allongea sur le flanc, en s'étirant, les yeux demi-clos, la tête roulée dans une caresse béate. Alors tout le monde complimenta Mouton; on affirma que jamais il ne volait, qu'on pouvait laisser la viande à sa portée. Pauline racontait très-confusément qu'il lui léchait les doigts et qu'il la débarbouillait, après le dîner, sans la mordre.
Mais Lisa revint à la question de savoir si l'on peut rester trois jours sans manger. Ce n'était pas possible.
-Non! dit-elle, je ne crois pas ça… D'ailleurs, il n'y a personne qui soit resté trois jours sans manger. Quand on dit: « Un tel crève de faim, » c'est une façon de parler. On mange toujours, plus ou moins… Il faudrait des misérables tout à fait abandonnés, des gens perdus.
Elle allait dire sans doute « des canailles sans aveu; » mais elle se retint, en regardant Florent. Et la moue méprisante de ses lèvres, son regard clair avouaient carrément que les gredins seuls jeûnaient de cette façon désordonnée. Un homme capable d'être resté trois jours sans manger était pour elle un être absolument dangereux. Car, enfin, jamais les honnêtes gens ne se mettent dans des positions pareilles.
Florent étouffait maintenant. En face de lui, le fourneau, dans lequel Léon venait de jeter plusieurs pelletées de charbon, ronflait comme un chantre dormant au soleil. La chaleur devenait très-forte. Auguste, qui s'était chargé des marmites de saindoux, les surveillait, tout en sueur; tandis que, s'épongeant le front avec sa manche, Quenu attendait que le sang se fût bien délayé. Un assoupissement de nourriture, un air chargé d'indigestion flottait.
— Quand l'homme eut enterré son camarade dans le sable, reprit Florent lentement, il s'en alla seul, droit devant lui. La Guyane hollandaise, où il se trouvait, est un pays de forêts, coupé de fleuves et de marécages. L'homme marcha pendant plus de huit jours, sans rencontrer une habitation. Tout autour de lui, il sentait la mort qui l'attendait. Souvent, l'estomac tenaillé par la faim, il n'osait mordre aux fruits éclatants qui pendaient des arbres; il avait peur de ces baies aux reflets métalliques, dont les bosses noueuses suaient le poison. Pendant des journées entières, il marchait sous des voûtes de branches épaisses, sans apercevoir un coin de ciel, au milieu d'une ombre verdâtre, toute pleine d'une horreur vivante. De grands oiseaux s'envolaient sur sa tête, avec un bruit d'ailes terrible et des cris subits qui ressemblaient à des râles de mort; des sauts de singes, des galops de bêtes traversaient les fourrés, devant lui, pliant les tiges, faisant tomber une pluie de feuilles, comme sous un coup de vent; et c'était surtout les serpents qui le glaçaient, quand il posait le pied sur le sol mouvant de feuilles sèches, et qu'il voyait des tètes minces filer entre les enlacements monstrueux des racines. Certains coins, les coins d'ombre humide, grouillaient d'un pullulement de reptiles, noirs, jaunes, violacés, zébrés, tigrés, pareils à des herbes mortes, brusquement réveillées et fuyantes. Alors, il s'arrêtait, il cherchait une pierre pour sortir de cette terre molle où il enfonçait; il restait là des heures, avec l'épouvante de quelque boa, entrevu au fond d'une clairière, la queue roulée, la tête droite, se balançant comme un tronc énorme, taché de plaques d'or. La nuit, il dormait sur les arbres, inquiété par le moindre frôlement, croyant entendre des écailles sans fin glisser dans les ténèbres. Il étouffait sous ces feuillages interminable; l'ombre y prenait une chaleur renfermée de fournaise, une moiteur d'humidité, une sueur pestilentielle, chargée des arômes rudes des bois odorants et des fleurs puantes. Puis, lorsqu'il se dégageait enfin, lorsque, au bout de longues heures de marche, il revoyait le ciel, l'homme se trouvait en face de larges rivières qui lui barraient la route; il les descendait, surveillant les échines grises des caïmans, fouillant du regard les herbes charriées, passant à la nage, quand il avait trouvé des eaux plus rassurantes. Au delà, les forêts recommençaient. D'autres fois, c'était de vastes plaines grasses, des lieues couvertes d'une végétation drue, bleuies de loin en loin du miroir clair d'un petit lac. Alors, l'homme faisait un grand détour, il n'avançait plus qu'en tâtant le terrain, ayant failli mourir, enseveli sous une de ces plaines riantes qu'il entendait craquer à chaque pas. L'herbe géante, nourrie par l'humus amassé, recouvre des marécages empestés, des profondeurs de boue liquide; et il n'y a, parmi les nappes de verdure, s'allongeant sur l'immensité glauque, jusqu'au bord de l'horizon, que d'étroites jetées de terre ferme, qu'il faut connaître si l'on ne veut pas disparaître à jamais. L'homme, un soir, s'était enfoncé jusqu'au ventre. À chaque secousse qu'il tentait pour se dégager, la boue semblait monter à sa bouche. Il resta tranquille pendant près de deux heures. Comme la lune se levait, il put heureusement saisir une branche d'arbre, au-dessus de sa tête. Le jour où il arriva à une habitation, ses pieds et ses mains saignaient, meurtris, gonflés par des piqûres mauvaises. Il était si pitoyable, si affamé, qu'on eut peur de lui. On lui jeta à manger à cinquante pas de la maison, pendant que le maître gardait sa porte avec un fusil.
Florent se tut, la voix coupée, les regards au loin. Il semblait ne plus parler que pour lui. La petite Pauline, que le sommeil prenait, s'abandonnait, la tête renversée, faisant des efforts pour tenir ouverts ses yeux émerveillés. Et Quenu se fâchait.
— Mais, animal! criait-t-il à Léon, tu ne sais donc pas tenir un boyau… Quand tu me regarderas! Ce n'est pas moi qu'il faut regarder, c'est le boyau… Là, comme cela. Ne bouge plus, maintenant.
Léon, de la main droite, soulevait un long bout de boyau vide, dans l'extrémité duquel un entonnoir très-évasé était adapté; et, de la main gauche, il enroulait le boudin autour d'un bassin, d'un plat rond de métal, à mesure que le charcutier emplissait l'entonnoir à grandes cuillerées. La bouillie coulait, toute noire et toute fumante, gonflant peu à peu le boyau, qui retombait ventru, avec des courbes molles. Comme Quenu avait retiré la marmite du feu, ils apparaissaient tous deux, lui et Léon, l'enfant, d'un profil mince, lui, d'une face large, dans l'ardente lueur du brasier, qui chauffait leurs visages pâles et leurs vêtements blancs d'un ton rose.