— Ces bêtes, disait-elle c'est très-douillet; ça prend des coliques pour un rien… Ah! mon pauvre vieux Balthazar! Quand nous avons passé sur le pont de Neuilly, j'ai cru que nous étions descendus dans la Seine, tant il pleuvait.
Balthazar allait à l'auberge. Elle, restait sous l'averse, pour vendre ses légumes. Le carreau se changeait en une mare de boue liquide. Les choux, les carottes, les navets, battus par l'eau grise, se noyaient dans cette coulée de torrent fangeux, roulant à pleine chaussée. Ce n'était plus les verdures superbes des claires matinées. Les maraîchers, au fond de leur limousine, gonflaient le dos, sacrant contre l'administration qui, après enquête, a déclaré que la pluie ne fait pas de mal aux légumes, et qu'il n'y a pas lieu d'établir des abris.
Alors, les matinées pluvieuses désespérèrent Florent. Il songeait à madame François. Il s'échappait, allait causer un instant avec elle. Mais il ne la trouvait jamais triste. Elle se secouait comme un caniche, disait qu'elle en avait bien vu d'autres, qu'elle n'était pas en sucre, pour fondre comme ça, aux premières gouttes d'eau. Il la forçait à entrer quelques minutes sous une rue couverte; plusieurs fois même il la mena jusque chez monsieur Lebigre, où ils burent du vin chaud. Pendant qu'elle le regardait amicalement, de sa face tranquille, il était tout heureux de cette odeur saine des champs qu'elle lui apportait, dans les mauvaises haleines des Halles. Elle sentait la terre, le foin, le grand air, le grand ciel.
— Il faudra venir à Nanterre, mon garçon, disait-elle. Vous verrez mon potager; j'ai mis des bordures de thym partout… Ça pue, dans votre gueux de Paris!
Et elle s'en allait, ruisselante. Florent était tout rafraîchi, quand il la quittait. Il tenta aussi le travail, pour combattre les angoisses nerveuses dont il souffrait. C'était un esprit méthodique qui poussait parfois le strict emploi de ses heures jusqu'à la manie. Il s'enferma deux soirs par semaine, afin d'écrire un grand ouvrage sur Cayenne. Sa chambre de pensionnaire était excellente, pensait-il, pour le calmer et le disposer au travail. Il allumait son feu, voyait si le grenadier, au pied de son lit, se portait bien; puis, il approchait la petite table, il restait à travailler jusqu'à minuit. Il avait repoussé le paroissien et la Clef des songes au fond du tiroir, qui peu à peu s'emplit de notes, de feuilles volantes, de manuscrits de toutes sortes. L'ouvrage sur Cayenne n'avançait guère, coupé par d'autres projets, des plans de travaux gigantesques, dont il jetait l'esquisse en quelques lignes. Successivement, il ébaucha une réforme absolue du système administratif des Halles, une transformation des octrois en taxes sur les transactions, une répartition nouvelle de l'approvisionnement dans les quartiers pauvres, enfin une loi humanitaire, encore très confuse, qui emmagasinait en commun les arrivages et assurait chaque jour un minimum de provisions à tous les ménages de Paris. L'échine pliée, perdu dans des choses graves, il mettait sa grande ombre noire au milieu de la douceur effacée de la mansarde. Et, parfois, un pinson qu'il avait ramassé dans les Halles, par un temps de neige, se trompait en voyant la lumière, jetait son cri dans le silence que troublait seul le bruit de la plume courant sur le papier.
Fatalement, Florent revint à la politique. Il avait trop souffert par elle, pour ne pas en faire l'occupation chère de sa vie. Il fût devenu, sans le milieu et les circonstances, un bon professeur de province, heureux de la paix de sa petite ville. Mais on l'avait traité en loup, il se trouvait maintenant comme marqué par l'exil pour quelque besogne de combat. Son malaise nerveux n'était que le réveil des longues songeries de Cayenne, de ses amertumes en face de souffrances imméritées, de ses serments de venger un jour l'humanité traitée à coups de fouet et la justice foulée aux pieds. Les Halles géantes, les nourritures débordantes et fortes, avaient hâté la crise. Elles lui semblaient la bête satisfaite et digérant, Paris entripaillé, cuvant sa graisse, appuyant sourdement l'empire. Elles mettaient autour de lui des gorges énormes, des reins monstrueux, des faces rondes, comme de continuels arguments contre sa maigreur de martyr, son visage jaune de mécontent. C'était le ventre boutiquier, le ventre de l'honnêteté moyenne, se ballonnant, heureux, luisant au soleil, trouvant que tout allait pour le mieux, que jamais les gens de moeurs paisibles n'avaient engraissé si bellement. Alors, il se sentit les poings serrés, prêt à une lutte, plus irrité par la pensée de son exil, qu'il ne l'était en rentrant en France. La haine le reprit tout entier. Souvent, il laissait tomber sa plume, il rêvait. Le feu mourant tachait sa face d'une grande flamme; la lampe charbonneuse filait, pendant que le pinson, la tête sous l'aile, se rendormait sur une patte.
Quelquefois, à onze heures, Auguste, voyant de la lumière sous la porte, frappait, avant d'aller se coucher. Florent lui ouvrait avec quelque impatience. Le garçon charcutier s'asseyait, restait devant le feu, parlant peu, n'expliquant jamais pourquoi il venait. Tout le temps, il regardait la photographie qui les représentait, Augustine et lui, la main dans la main, endimanchés. Florent crut finir par comprendre qu'il se plaisait d'une façon particulière dans cette chambre où la jeune fille avait logé. Un soir, en souriant, il lui demanda s'il avait deviné juste.
— Peut-être bien, répondit Auguste très-surpris de la découverte qu'il faisait lui-même. Je n'avais jamais songé à cela. Je venais vous voir sans savoir… Ah bien! si je disais ça à Augustine, c'est elle qui rirait… Quand on doit se marier, on ne songe guère aux bêtises.
Lorsqu'il se montrait bavard, c'était pour revenir éternellement à la charcuterie qu'il ouvrirait à Plaisance, avec Augustine. Il semblait si parfaitement sûr d'arranger sa vie à sa guise, que Florent finit par éprouver pour lui une sorte de respect mêlé d'irritation. En somme, ce garçon était très fort, tout bête qu'il paraissait; il allait droit à un but, il l'atteindrait sans secousses, dans une béatitude parfaite. Ces soirs-là, Florent ne pouvait se remettre au travail; il se couchait mécontent, ne retrouvant son équilibre que lorsqu'il venait à penser: « Mais cet Auguste est une brute! »
Chaque mois, il allait à Clamart voir monsieur Verlaque. C'était presque une joie pour lui. Le pauvre homme traînait, au grand étonnement de Gavard, qui ne lui avait pas donné plus de six mois. À chaque visite de Florent, le malade lui disait qu'il se sentait mieux, qu'il avait un bien grand désir de reprendre son travail. Mais les jours se passaient, des rechutes se produisaient. Florent s'asseyait à côté du lit, causant de la poissonnerie, tâchant d'apporter un peu de gaieté. Il mettait sur la table de nuit les cinquante francs qu'il abandonnait à l'inspecteur en titre; et celui-ci, bien que ce fût une affaire convenue, se fâchait chaque fois, ne voulant pas de l'argent. Puis, on parlait d'autre chose, l'argent restait sur la table. Quand Florent partait, madame Verlaque l'accompagnait jusqu'à la porte de la rue. Elle était petite, molle, très-larmoyante. Elle ne parlait que de la dépense occasionnée par la maladie de son mari, du bouillon de poulet, des viandes saignantes, du bordeaux, et du pharmacien, et du médecin. Cette conversation dolente gênait beaucoup Florent. Les premières fois, il ne comprit pas, Enfin, comme la pauvre dame pleurait toujours, en disant que, jadis, ils étaient heureux avec les dix-huit cents francs de la place d'inspecteur, il lui offrit timidement de lui remettre quelque chose, en cachette de son mari. Elle se défendit, et sans transition, d'elle-même, elle assura que cinquante francs lui suffiraient. Mais, dans le courant du mois, elle écrivait souvent à celui qu'elle nommait leur sauveur; elle avait une petite anglaise fine, des phrases faciles et humbles, dont elle emplissait juste trois pages, pour demander dix francs; si bien que les cent cinquante francs de l'employé passaient entièrement au ménage Verlaque. Le mari l'ignorait sans doute, la femme lui baisait les mains. Cette bonne action était sa grande jouissance; il la cachait comme un plaisir défendu qu'il prenait en égoïste.