«Regarde! le revoilà, mon Titien!» Déjà, au milieu des rires, elle les poussait vers le vestibule, où elle reprit les deux mains de Claude, sans parler, en lui plantant de nouveau son regard de désir au fond des yeux. Dans la rue, il éprouva un malaise. L'air froid le dégrisait, un remords le torturait maintenant, d'avoir parlé de Christine à cette fille. Il fit le serment de ne jamais remettre les pieds chez elle.
«Hein? n'est-ce pas? une bonne enfant, disait Jory, en allumant un cigare, qu'il avait pris dans la boîte, avant de partir. Tu sais, d'ailleurs, ça n'engage à rien: on déjeune, on dîne, on couche; et bonjour; bonsoir, on va chacun à ses affaires.» Mais une sorte de honte empêchait Claude de rentrer tout de suite, et lorsque son compagnon, excité par le déjeuner, mis en appétit de flâne, parla de monter serrer la main à Bongrand, il fut ravi de l'idée, tous deux gagnèrent le boulevard de Clichy.
Bongrand occupait là, depuis vingt ans, un vaste atelier, où il n'avait point sacrifié au goût du jour, cette magnificence de tentures et de bibelots dont commençaient à s'entourer les jeunes peintres. C'était l'ancien atelier nu et gris, orné des seules études du maître, accrochées sans cadre, serrées comme les ex-voto d'une chapelle. Le seul luxe consistait en une psyché Empire, une vaste armoire normande, deux fauteuils de velours d'Utreché, limés par l'usage. Dans un coin, une peau d'ours, qui avait perdu tous ses poils, recouvrait un large divan. Mais l'artiste gardait, de sa jeunesse romantique, l'habitude d'un costume de travail spécial, et ce fut en culotte flottante, en robe nouée d'une cordelière, le sommet du crâne coiffé d'une calotte ecclésiastique, qu'il reçut les visiteurs.
Il était venu ouvrir lui-même, sa palette et ses pinceaux à la main.
«Vous voilà! Ah! la bonne idée!... Je pensais à vous, mon cher. Oui, je ne sais plus qui m'avait annoncé votre retour, et je me disais que je ne tarderais pas à vous voir.» Sa main libre était allée d'abord à Claude, dans un élan de vive affection. Il serra ensuite celle de Jory, en ajoutant: «Et vous, jeune pontife, j'ai lu votre dernier article; je vous remercie du mot aimable qui s'y trouvait pour moi... Entrez, entrez donc tous les deux! Vous ne me dérangez pas, je profite du jour jusqu'à la dernière minute, car on n'a le temps de rien faire, par ces sacrées journées de novembre.» Il s'était remis au travail, debout devant un chevalet où se trouvait une petite toile, deux femmes, la mère et la fille, cousant dans l'embrasure d'une fenêtre ensoleillée.
Derrière lui, les jeunes gens regardaient. «C'est exquis», finit par murmurer Claude.
Bongrand haussa les épaules, sans se retourner.
«Bah! une petite bêtise. Il faut bien s'occuper, n'est-ce pas?... J'ai fait ça sur nature, chez des amies, et je nettoie un peu.
—Mais c'est complet, c'est un bijou de vérité et de lumière, reprit Claude qui s'échauffait. Ah! la simplicité de ça, voyez-vous, la simplicité c'est ce qui me bouleverse, moi!»
—Du coup, le peintre se recula, cligna les yeux, d'un air plein de surprise.