—Oui», répondit simplement le jeune homme.

Tous deux continuaient de se regarder, un sourire invincible était monté à leurs lèvres, et Bongrand ajouta enfin:

«En voilà un qui vous pille!».

Jory, pris d'un embarras, avait baissé les yeux, se demandant s'il défendrait Fagerolles. Sans doute, il lui sembla profitable de le faire, car il loua le tableau, cette actrice dans sa loge, dont une reproduction gravée avait alors un grand succès aux étalages. Est-ce que le sujet n'était pas moderne? est-ce que ce n'était pas joliment peint, dans la gamme claire de l'école nouvelle? Peut-être aurait-on pu désirer plus de force; seulement, il fallait laisser sa nature à chacun; puis, ça ne traînait pas dans les rues, le charrue et la distinction.

Penché sur sa toile, Bongrand, qui d'habitude ne lâchait que des éloges paternels sur les jeunes, frémissait, faisait un visible effort pour ne pas éclater. Mais l'explosion eut lieu malgré lui. «Fichez-nous la paix, hein avec votre Fagerolles! Vous nous croyez donc plus bêtes que nature!... Tenez vous voyez le grand peintre ici présent. Oui, ce jeune monsieur-là, qui est devant vous! Eh bien, tout le truc consiste à lui voler son originalité et à l'accommoder à la sauce veule de l'École des Beaux-Arts! Parfaitement! on prend du moderne, on peint clair, mais on garde le dessin banal et correct, la composition agréable de tout le monde, enfin la formule qu'on enseigne là-bas, pour l'agrément des bourgeois. Et l'on noie ça de facilité, oh cette facilité exécrable des doigts, qui sculpteraient aussi bien des noix de coco, de cette facilité coulante, plaisante, qui fait le succès et qui devrait être punie du bagne, entendez-vous!» Il brandissait en l'air sa palette et ses brosses, dans ses deux poings fermés.

«Vous êtes sévère, dit Claude gêné. Fagerolles a vraiment des qualités de finesse.

—On m'a conté, murmura Jory, qu'il venait de passer un traité très dangereux avec Naudet.»

Ce nom jeté ainsi dans la conversation, détendit une fois encore Bongrand, qui répéta, en dodelinant des épaules:

«Ah! Naudet... ah! Naudet...» Et il les amusa beaucoup, avec Naudet, qu'il connaissait bien. C'était un marchand, qui, depuis quelques années, révolutionnait le commerce des tableaux. Il ne s'agissait plus du vieux jeu, la redingote crasseuse et le goût si fin du père Malgras, les toiles des débutants guettées, achetées à dix francs pour être revendues quinze, tout ce petit train-train de connaisseur, faisant la moue devant l'œuvre convoitée pour la déprécier, adorant au fond la peinture, gagnant sa pauvre vie à renouveler rapidement ses quelques sous de capital, dans des opérations prudentes.

Non, le fameux Naudet avait des allures de gentilhomme, jaquette de fantaisie, brillant à la cravate, pommadé, astiqué, verni; grand train d'ailleurs, voiture au mois, fauteuil à l'Opéra, table réservée chez Bignon, fréquentant partout où il était décent de se montrer. Pour le reste, un spéculateur, un boursier, qui se moquait radicalement de la bonne peinture. Il apportait l'unique flair du succès, il devinait l'artiste à lancer, non pas celui qui promettait le génie discuté d'un grand peintre, mais celui dont le talent menteur, enflé de fausses hardiesses, allait faire prime sur le marché bourgeois. Et c'était ainsi qu'il bouleversait ce marché, en écartant l'ancien amateur de goût et en ne traitant plus qu'avec l'amateur riche, qui ne se connaît pas en art, qui achète un tableau comme valeur de Bourse, par vanité ou dans l'espoir qu'elle montera.