«Mon ami, veille donc, répétait-elle à Sandoz, très excité au milieu du bruit. Allonge la main, les biscuits sont sur le buffet.» On se récria, tous se levèrent. Comme on passait ensuite la soirée là, autour de la table, à prendre du thé, ils se tinrent debout, continuant de causer contre les murs, pendant que la bonne ôtait le couvert. Le ménage aidait, elle remettant les salières dans un tiroir, lui donnant un coup de main pour plier la nappe.
«Vous pouvez fumer, dit Henriette. Vous savez que ça ne me gêne nullement.»
Fagerolles, qui avait attiré Claude dans l'embrasure de la fenêtre, lui offrit un cigare, que celui-ci refusa.
«Ah! c'est vrai, tu ne fumes pas... Et, dis donc, j'irai voir ce que tu rapportes. Hein? des choses très intéressantes. Tu sais, moi, ce que je pense de ton talent. Tu es le plus fort...» Il se montrait très humble, sincère au fond, laissant remonter son admiration d'autrefois, marqué pour toujours à l'empreinte de ce génie d'un autre, qu'il reconnaissait, malgré les calculs compliqués de sa malice. Mais son humilité s'aggravait d'une gêne, bien rare chez lui, du trouble où le jetait le silence que le maître de sa jeunesse gardait sur son tableau. Et il se décida, les lèvres tremblantes.
«Est-ce que tu as vu mon actrice, au Salon? Aimes-tu ça, franchement?» Claude hésita une seconde, puis en bon camarade:
«Oui, il y a des choses très bien.» Déjà, Fagerolles saignait d'avoir posé cette question stupide; et il achevait de perdre pied, il s'excusait maintenant, tâchait d'innocenter ses emprunts et de plaider ses compromis. Lorsqu'il s'en fut tiré à grand-peine, exaspéré contre sa maladresse, il redevint un instant le farceur de jadis, fit rire aux larmes Claude lui-même, les amusa tous. Puis, il tendit la main à Henriette, pour prendre congé. «Comment! vous nous quittez si vite?
—Hélas! oui; chère madame. Mon père traite ce soir un chef de bureau, qu'il travaille pour la décoration... Et, comme je suis un de ses titres, j'ai dû jurer de paraître.» Lorsqu'il fut parti, Henriette, qui avait échangé quelques mots tout bas avec Sandoz, disparut; et l'on entendit le bruit léger de ses pas au premier étage: depuis le mariage, c'était elle qui soignait la vieille mère infirme, s'absentant ainsi à plusieurs reprises dans la soirée, comme le fils autrefois.
Du reste, pas un des convives n'avait remarqué sa sortie. Mahoudeau et Gagnière causaient de Fagerolles, se montraient d'une aigreur sourde, sans attaque directe.
Ce n'était encore que des regards ironiques de l'un à l'autre, des haussements d'épaules, tout le muet mépris de garçons qui ne veulent pas exécuter un camarade. Et ils se rabattirent sur Claude, ils se prosternèrent, l'accablèrent des espérances qu'ils mettaient en lui. Ah! il était temps qu'il revînt, car lui seul, avec ses dons de grand peintre, sa poigne solide, pouvait être le maître, le chef reconnu. Depuis le Salon des Refusés, l'école du plein air s'était élargie, toute une influence croissante se faisait sentir; malheureusement, les efforts s'éparpillaient, les nouvelles recrues se contentaient d'ébauches, d'impressions bâclées en trois coups de pinceau; et l'on attendait l'homme de génie nécessaire, celui qui incarnerait la formule en chefs-d'œuvre. Quelle place à prendre! dompter la foule, ouvrir un siècle, créer un art! Claude les écoutait, les yeux à terre, la face envahie d'une pâleur. Oui, c'était bien là son rêve inavoué, l'ambition qu'il n'osait se confesser à lui-même. Seulement, il se mêlait à la joie de la flatterie une étrange angoisse, une peur de cet avenir, en les entendant le hausser à ce rôle de dictateur, comme s'il eût triomphé déjà. «Laissez donc! finit-il par crier, il y en a qui me valent, je me cherche encore!» Jory, agacé, fumait en silence. Brusquement, comme les deux autres s'entêtaient, il ne put retenir cette phrase:
«Tout ça, mes petits, c'est parce que vous êtes embêtés du succès de Fagerolles.» Ils se récrièrent, éclatèrent en protestations. Fagerolles! le jeune maître! quelle bonne farce! «Oh! tu nous lâches, nous le savons, dit Mahoudeau.