—Je ferme, monsieur», répéta le garçon.

Claude, qui n'écoutait plus, enfoncé lui aussi dans sa passion, acheva sa chope et dit très haut:

«Hé! mon vieux, on ferme!» Alors, Gagnière tressaillit. Sa face enchantée eut une contraction douloureuse, et il grelotta, comme, s'il retombait d'un astre. Goulûment, il but sa bière; puis, sur le trottoir, après avoir serré en silence la main de son compagnon, il s'éloigna, s'enfonça au fond des ténèbres.

Il était près de deux heures, lorsque Claude rentra rue de Douai. Depuis une semaine qu'il battait de nouveau Paris, il y rapportait ainsi chaque soir les fièvres de sa journée. Mais jamais encore il n'était revenu si tard, la tête si chaude et si fumante. Christine, vaincue par la fatigue, dormait sous la lampe éteinte, le front tombé au bord de la table.


[VIII]

Enfin, Christine donna un dernier coup de plumeau, et ils furent installés. Cet atelier de la rue de Douai; petit et incommode, était accompagné seulement d'une étroite chambre et d'une cuisine grande comme une armoire: il fallait manger dans l'atelier, le ménage y vivait, avec l'enfant toujours en travers des jambes. Et elle avait eu bien du mal à tirer parti de leurs quatre meubles, car elle voulait éviter la dépense. Pourtant, elle dut acheter un vieux lit d'occasion, elle céda même au besoin luxueux d'avoir des rideaux de mousseline blanche, à sept sous le mètre. Dès lors, ce trou lui parut charmant, elle se mit à le tenir sur un pied de propreté bourgeoise, ayant résolu de faire tout en personne et de se passer de servante, pour ne pas trop changer leur vie, qui allait être difficile.

Claude vécut ces premiers mois dans une excitation croissante. Les courses, au milieu des rues tumultueuses, les visites chez les camarades, enfiévrées de discussions, toutes les colères, toutes les idées chaudes qu'il rapportait ainsi du dehors le faisaient se passionner à voix haute, jusque dans son sommeil. Paris l'avait repris aux moelles, violemment; et, en pleine flambée de cette fournaise, c'était une seconde jeunesse, un enthousiasme et une ambition à désirer tout voir, tout faire, tout conquérir.

Jamais il ne s'était senti une telle rage de travail ni un tel espoir, comme s'il lui avait suffi d'étendre la main, pour créer les chefs-d'œuvre qui le mettraient à son rang, au premier. Quand il traversait Paris, il découvrait des tableaux partout; la ville entière, avec ses rues, ses carrefours, ses ponts, ses horizons vivants, se déroulait en fresques immenses, qu'il jugeait toujours trop petites, pris de l'ivresse des besognes colossales. Et il rentrait frémissant, le crâne bouillonnant de projets, jetant des croquis sur des bouts de papier, le soir, à la lampe, sans pouvoir décider par où il entamerait la série des grandes pages qu'il rêvait.

Un obstacle sérieux lui vint de la petitesse de son atelier. S'il avait eu seulement l'ancien comble du quai de Bourbon, ou bien même la vaste salle à manger de Bennecourt! Mais que faire, dans cette pièce en longueur, un couloir, que le propriétaire avait l'effronterie de louer quatre cents francs à des peintres, après l'avoir couvert d'un vitrage? Et le pis était que ce vitrage, tourné au nord, resserré entre deux murailles hautes, ne laissait tomber qu'une lumière verdâtre de cave. Il dut donc remettre à plus tard ses grandes ambitions, il résolut de s'attaquer d'abord à des toiles moyennes, en se disant que la dimension des œuvres ne fait point le génie.