La misère acheva Claude. Elle avait grandi peu à peu, à mesure que le ménage puisait sans compter; et, lorsque plus un sou ne resta des vingt mille francs, elle s'abattit, affreuse, irréparable. Christine, qui voulut chercher du travail, ne savait rien faire, pas même coudre: elle se désolât, les mains inertes, s'irritait contre son éducation imbécile de demoiselle, qui lui laissait la seule ressource de se placer un jour domestique, si leur vie continuait à se gâter. Lui, tombé dans la moquerie parisienne, ne vendait absolument plus rien. Une exposition indépendante, où il avait montré quelques toiles, avec des camarades, venait de l'achever près des amateurs, tant le public s'était égayé de ces tableaux bariolés de tous les tons de l'arc-en-ciel. Les marchands étaient en fuite, M. Hue seul faisait le voyage de la rue Tourlaque, restait là, extasié, devant les morceaux excessifs, ceux qui éclataient en fusées imprévues, se désespérant de ne pas les couvrir d'or; et le peintre avait beau dire qu'il les lui donnait, qu'il le suppliait de les accepter, le petit bourgeois y mettait une délicatesse extraordinaire, rognait sur sa vie pour amasser une somme de loin en loin, puis emportait alors avec religion la toile délirante, qu'il pendait à côté de ses tableaux de maître. Cette aubaine était trop rare, Claude avait dû se résigner à des travaux de commerce, si répugné, si désespéré de culbuter à ce bagne où il jurait de ne jamais descendre, qu'il aurait préféré mourir de faim, sans les deux pauvres êtres qui agonisaient avec lui. Il connut les chemins de croix bâclés au rabais, les saints et les saintes à la grosse, les stores dessinés d'après des poncifs, toutes les besognes basses encanaillant la peinture dans une imagerie bête et sans naïveté. Même il eut la honte de se faire refuser des portraits à vingt-cinq francs, parce qu'il ratait la ressemblance: et il en arriva au dernier degré de la misère, il travailla «au numéro»: des petits marchands infimes, qui vendent sur les ponts et qui expédient chez les sauvages, lui achetèrent tant par toile, deux francs, trois francs, selon la dimension réglementaire. C'était pour lui comme une déchéance physique, il en dépérissait, il en sortait malade, incapable d'une séance sérieuse, regardant son grand tableau en détresse, avec des yeux de damné, sans y toucher d'une semaine parfois, comme s'il s'était senti les mains encrassées et déchues. À peine avait-on du pain, la vaste baraque devenait inhabitable l'hiver, cette halle dont Christine s'était montrée glorieuse, en s'y installant. Aujourd'hui, elle, si active ménagère autrefois, s'y traînait, n'avait plus de cœur à la balayer; et tout coulait à l'abandon dans le désastre; et le petit Jacques débilité de mauvaise nourriture, et leurs repas fûts debout d'une croûte, et leur vie entière, mal conduite, mal soignée, glissée à la saleté des pauvres qui perdent jusqu'à l'orgueil d'eux-mêmes.

Après une année encore, Claude, dans un de ces jours de défaite où il fuyait son tableau manqué, fit une rencontre. Cette fois, il s'était juré de ne rentrer jamais, il courait Paris depuis midi, comme s'il avait entendu galoper derrière ses talons le spectre blafard de la grande figure nue, ravagée de continuelles retouches, toujours laissée informe, le poursuivant de son désir douloureux de naître. Un brouillard fondait en une petite pluie jaune, salissant les rues boueuses. Et; vers cinq heures, il traversait la rue Royale de son pas de somnambule, au risque d'être écrasé, les vêtements en loques, crotté jusqu'à l'échine, quand un coupé s'arrêta brusquement.

«Claude, hé! Claude!... Vous ne reconnaissez donc pas vos amies?» C'était Irma Bécot, délicieusement vêtue d'une toilette de soie grise, recouverte de Chantilly. Elle avait abaissé d'une main vive, elle souriait, elle rayonnait dans l'encadrement de la portière.—«Où allez-vous?».

Lui, béant; répondit qu'il n'allait nulle part. Elle s'égaya plus haut, en le regardant de ses yeux de vice, avec le retroussis de lèvres pervers d'une dame que tourmente l'envie subite d'une crudité, aperçue chez une fruitière borgne.

«Montez alors, il y a si longtemps qu'on ne s'est vus!... Montez donc, vous allez être renversé!» En effet, les cochers s'impatientaient, poussaient leurs chevaux, au milieu d'un vacarme; et il monta, étourdi; et elle l'emporta, ruisselant, avec son hérissement farouche de pauvre, dans le petit coupé de satin bleu, assis à moitié sur les dentelles de sa jupe; tandis que le fiacres rigolaient de l'enlèvement, en prenant la queue, pour rétablir la circulation.

Irma Bécot avait enfin réalisé son rêve d'un hôtel à elle, sur l'avenue de Villiers. Mais elle y avait mis des années, le terrain d'abord acheté par un amant, puis les cinq cent mille francs de la bâtisse, les trois cent mille francs de meubles fournis par d'autres, au petit bonheur des coups de passion. C'était une demeure princière, d'un luxe magnifique, surtout d'un extrême raffinement dans le bien-être voluptueux, une grande alcôve de femme sensuelle, un grand lit d'amour qui commençait aux tapis du vestibule, pour monter et s'étendre jusqu'aux murs capitonnés des chambres. Aujourd'hui, après avoir beaucoup coûté, l'auberge rapportait davantage, car on y payait le renom de ses matelas de pourpre, les nuits y étaient chères.

En rentrant avec Claude, Irma défendit sa porte. Elle aurait mis le feu à toute cette fortune pour un caprice satisfait. Comme ils passaient ensemble dans la salle à manger, monsieur, l'amant qui payait alors, tenta d'y pénétrer quand même; mais elle le fit renvoyer, très haut, sans craindre d'être entendue. Puis, à table, elle eut des rires d'enfant, mangea de tout, elle qui n'avait jamais faim; et elle couvait le peintre d'un regard ravi, l'air amusé de sa forte barbe mal tenue, de son veston de travail aux boutons arrachés. Lui, dans un rêve, se laissait faire, mangeait aussi avec l'appétit glouton des grandes crises. Le dîner fut silencieux, le maître d'hôtel servait avec une dignité hautaine.

«Louis, vous porterez le café et les liqueurs dans ma chambre!».

Il n'était guère plus de huit heures, et Irma voulut s'y enfermer tout de suite avec Claude. Elle poussa le verrou, plaisanta: bonsoir, madame est couchée!...

«Mets-toi à ton aise, je te garde... Hein? il y a assez longtemps qu'on en cause! À la fin, c'est trop bête!» Alors, lui, tranquillement, enleva son veston dans la chambre somptueuse, aux murs de soie mauve, garnis d'une dentelle d'argent, au lit colossal, drapé de broderies anciennes, pareil à un trône. Il avait l'habitude d'être en manches de chemise, il se crut chez lui. Autant dormir là que sous un pont, puisqu'il avait juré de ne rentrer jamais plus. Son aventure ne l'étonnait même pas, dans le détraquement de sa vie. Et elle, ne pouvant comprendre cet abandon brutal, le trouvait drôle à mourir, se récréait comme une fille échappée, à moitié dévêtue elle-même, le pinçant, le mordant, jouant à des jeux de mains, en vrai petit voyou du pavé. «Tu sais, ma tête pour les jobards, mon Titien, comme ils disent, ce n'est pas pour toi... Ah! tu me changes, vrai! tu es différent!» Et elle l'empoignait, lui disait combien elle avait eu envie de lui, parce qu'il était mal peigné. De grands rires étranglaient les mots dans sa gorge. Il lui semblait si laid, si comique, qu'elle le baisait partout avec rage.