—Oui.» Claude répondait sèchement, avec l'obstination de l'idée fixe, qui dédaigne même de donner des raisons. Il avait croisé les deux bras sous sa nuque, il se mit à parler d'autre chose, sans quitter des yeux son tableau, que le crépuscule commençait à obscurcir d'une ombre fine.

«Tu ne sais pas d'où je viens? Je viens de chez Courajod... Hein? le grand paysagiste, le peintre de la Mare de Gagny, qui est au Luxembourg! Tu te rappelles, je le croyais mort, et nous avons su qu'il habitait une maison près d'ici, de l'autre côté de la Butte, rue de l'Abreuvoir... Eh bien, mon vieux, il me tracassait, Courajod! En allant prendre l'air parfois, j'avais découvert sa baraque, je ne pouvais plus passer devant, sans avoir l'envie d'entrer. Pense donc! un maître, un gaillard qui a inventé notre paysage d'à présent, et qui vit là, inconnu, fini, terré comme une taupe!... Puis, tu n'as pas idée de la rue ni de la cambuse: une rue de campagne emplie de volailles, bordée de talus gazonnés; une cambuse pareille à un jouet d'enfant, avec de petites fenêtres, une petite porte, un petit jardin, oh! le jardin, une lichette de terre en pente raide, plantée de quatre poiriers, encombrée de toute une basse-cour faite de planches verdies, de vieux plâtres, de grillages en fer consolidés de ficelles...» Sa voix se ralentissait, il clignait les paupières, comme si la préoccupation de son tableau fût invinciblement rentrée en lui, l'envahissant peu à peu, au point de le gêner dans ce qu'il disait.

«Aujourd'hui, voilà que j'aperçois justement Courajod sur sa porte... Un vieux de quatre-vingts ans passés, ratatiné, rapetissé à la taille d'un gamin. Non! il faut l'avoir rencontré avec ses sabots, son tricot de paysan, sa marmotte de vieille femme... Et, bravement, je m'approche, je lui dis: «Monsieur Courajod, je vous connais bien, vous avez au Luxembourg un tableau qui est un chef-d'œuvre, permettez à un peintre de vous serrer la main, ainsi qu'à un maître.» Ah! du coup, si tu l'avais vu prendre peur, bégayer, reculer, comme si je voulais le battre. Une fuite... Je l'avais suivi, il s'est calmé, m'a montré ses poules, ses canards, ses lapins, ses chiens, une ménagerie extraordinaire, jusqu'à un corbeau! Il vit au milieu de ça, il ne parle plus qu'à des bêtes. Quant à l'horizon, superbe! toute la plaine Saint-Denis, des lieues et des lieues, avec des rivières, des villes, des fabriques qui fument, des trains qui soufflent.

Enfin, un vrai trou d'ermite dans la montagne, le dos tourné à Paris, les yeux là-bas, dans la campagne sans bornes... Naturellement, je suis revenu à mon affaire.

«Oh! monsieur. Courajod, quel talent! Si vous saviez l'admiration que nous avons pour vous! Vous êtes une de nos gloires, vous resterez comme notre père à tous.» Ses lèvres s'étaient remises à trembler, il me regardait de son air d'épouvante stupide, il ne m'aurait pas repoussé d'un geste plus suppliant, si j'avais déterré devant lui quelque cadavre de sa jeunesse; et il mâchonnait des paroles sans suite, entre ses gencives, un zézaiement de vieillard retombé en enfance, impossible à comprendre:

«Sais pas... si loin... trop vieux... m'en fiche bien...» Bref, il m'a flanqué dehors, je l'ai entendu qui tournait sa clef violemment, qui se barricadait avec ses bêtes, contre les tentatives d'admiration de la rue... Ah! ce grand homme finissant en épicier retiré, ce retour volontaire au néant, avant la mort! Ah! la gloire, la gloire pour qui nous mourrons, nous autres!» De plus en plus étouffée, sa voix s'éteignit en un grand soupir douloureux. La nuit continuait à se faire, une nuit dont le flot peu à peu amassé dans les coins montait d'une crue lente, inexorable, submergeant les pieds de la table et des chaises, toute la confusion des choses traînant sur le carreau. Déjà, le bas de la toile se noyait; et lui, les yeux désespérément fixés, semblait étudier le progrès des ténèbres, comme s'il eût enfin jugé son œuvre, dans cette agonie du jour; pendant que, au milieu du profond silence, on n'entendait plus que le souffle rauque du petit malade, près de qui apparaissait encore la silhouette noire de la mère, immobile.

Sandoz, alors, parla à son tour, les bras également noués sous la nuque, le dos renversé sur un coussin du divan.

«Est-ce qu'on sait? est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux vivre et mourir inconnu? Quelle duperie, si cette gloire de l'artiste n'existait pas plus que le paradis du catéchisme, dont les enfants eux-mêmes se moquent désormais! Nous qui ne croyons plus à Dieu, nous croyons à notre immortalité... Ah! misère!» Et, pénétré par la mélancolie du crépuscule, il se confessa, il dit ses propres tourments, qui réveillait tout ce qu'il sentait là de souffrance humaine.

«Tiens! moi que tu envies peut-être, mon vieux, oui! moi qui commence à faire mes affaires, comme disent les bourgeois, qui publie des bouquins et qui gagne quelque argent, eh bien, moi, j'en meurs!... Je te l'ai répété souvent, mais tu ne me crois pas, parce que le bonheur pour toi qui produis avec tant de peine, qui ne peux arriver au public, ce serait naturellement de produire beaucoup, d'être vu, loué ou éreinté... Ah! sois reçu au prochain Salon, entre dans le vacarme, fais d'autres tableaux, et tu me diras ensuite si cela te suffit, si tu es heureux enfin... Écoute, le travail a pris mon existence.

Peu à peu, il m'a volé ma mère, ma femme, tout ce que j'aime. C'est le germe apporté dans le crâne, qui mange la cervelle, qui envahit le tronc, les membres, qui ronge le corps entier. Dès que je saute du lit, le matin, le travail m'empoigne, me cloue à ma table, sans me laisser respirer une bouffée de grand air; puis, il me suit au déjeuner, je remâche sourdement mes phrases avec mon pain; puis, il m'accompagne quand je sors, rentre dîner dans mon assiette, se couche le soir sur mon oreiller, si impitoyable, que jamais je n'ai le pouvoir d'arrêter l'œuvre en train, dont la végétation continue, jusqu'au fond de mon sommeil... Et plus un être n'existe en dehors, je monte embrasser ma mère, tellement distrait, que dix minutes après l'avoir quittée, je me demande si je lui ai réellement dit bonjour. Ma pauvre femme n'a pas de mari, je ne suis plus avec elle, même lorsque nos mains se touchent.