—Oui, oui, j'étais décidé... Mais je ne l'avais pas vu, et je viens de le voir, sous ce jour qui tombait... Ah! c'est raté, raté encore, ah! ça m'a tapé dans les yeux comme un coup de poing, j'en ai eu la secousse au cœur!» Ses larmes, maintenant, ruisselaient lentes et tièdes, dans l'obscurité qui le cachait. Il s'était contenu, et le drame dont l'angoisse silencieuse l'avait ravagé, éclatait malgré lui.
«Mon pauvre ami, murmura Sandoz bouleversé, c'est dur à se dire, mais tu as peut-être raison tout de même d'attendre, pour soigner des morceaux... Seulement, je suis furieux, car je vais croire que c'est moi qui t'ai découragé, avec mon éternel et stupide mécontentement des choses.» Claude, simplement, répondit:
«Toi! je ne t'écoutais pas... Non, je tout qui fichait le camp, dans cette sacrée toile.
La lumière s'en allait, et il y a eu un moment, sous un petit jours gris, très fin, où j'ai brusquement vu clair: oui, rien ne tient, les fonds seuls sont jolis, la femme nue détonne comme un pétard, pas même d'aplomb, les jambes mauvaises... Ah! c'était à en crever du coup, j'ai senti que la vie se décrochait dans ma carcasse... Puis, les ténèbres ont coulé encore, encore: un vertige, un engouffrement, la terre roulée au néant du vide, la fin du monde! Je n'ai plus vu bientôt que son ventre, décroissant comme une lune malade. Et tiens! tiens! à cette heure, il n'y a plus rien d'elle, plus une lueur, elle est morte, toute noire!» En effet, le tableau, à son tour, avait complètement disparu. Mais le peintre s'était levé, on l'entendit jurer dans la nuit épaisse.
«Nom de Dieu, ça ne fait rien... Je vais m'y remettre...» Christine, qui, elle aussi, avait quitté sa chaise, et contre laquelle il se heurtait, l'interrompit.
«Prends garde, j'allume la lampe.» Elle l'alluma, elle reparut très pâle, jetant vers le tableau un regard de crainte et de haine. Eh quoi! il ne partait pas, l'abomination recommençait!
«Je vais m'y remettre, répéta Claude, et il me tuera, et il tuera ma femme, mon enfant, toute la baraque, mais ce sera un chef-d'œuvre, nom de Dieu!» Christine alla se rasseoir, on revint près de Jacques, qui s'était découvert, une fois encore, du tâtonnement égaré de ses petites mains. Il soufflait toujours, inerte, la tête enfoncée dans l'oreiller, pareille à un poids dont le lit craquait. En partant, Sandoz dit ses craintes. La mère semblait hébétée, le père retournait déjà devant sa toile, l'œuvre à créer, dont l'illusion passionnée combattait en lui la réalité douloureuse de son enfant, cette chair vivante de sa chair.
Le lendemain matin, Claude achevait de s'habiller, lorsqu'il entendit la voix effarée de Christine. Elle aussi venait de s'éveiller en sursaut, du lourd sommeil qui l'avait engourdie sur la chaise, pendant qu'elle gardait le malade.
«Claude! Claude! vois donc... Il est mort.» Il accourut, les yeux gros, trébuchant, sans comprendre, répétant d'un air de profonde surprise:
«Comment, il est mort?» Un instant, ils restèrent béants au-dessus du lit. Le pauvre être, sur le dos, avec sa tête trop grosse d'enfant du génie, exagérée jusqu'à l'enflure des crétins, ne paraissait pas avoir bougé depuis la veille; seulement, sa bouche élargie, décolorée, ne soufflait plus, et ses yeux vides s'étaient ouverts. Le père le toucha, le trouva d'un froid de glace. «C'est vrai, il est mort.» Et leur stupeur était telle, qu'un instant encore ils demeurèrent les yeux secs, uniquement frappés de la brutalité de l'aventure, qu'ils jugeaient incroyable.